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les ruses et les exagérations des intérêts privés, et s’efforce de les déjouer dans l’intérêt général. Il suit de cette double tendance que les gouvernemens n’ont guère, en pareille matière, aucun plan de conduite fixe, qu’ils changent à chaque instant de direction et de langage, qu’ils faussent les principes ou dénaturent les faits, à bonne intention, par prudence, par ménagement, pour les approprier aux circonstances ; qu’après avoir avancé, ils reculent plus qu’ils n’ont avancé, qu’après avoir reculé, ils avancent plus qu’ils n’ont reculé. Or, rien n’est plus dommageable aux intérêts sociaux, aux vrais intérêts, aux intérêts honnêtes, sensés, aux intérêts patiens, persévérans, économes, que d’être ainsi tenus sur le qui-vive, de ne savoir jamais sur quoi compter, de ne savoir ni ce que pense le gouvernement, ni ce qu’il fera, car ce qu’il dit n’est pas ce qu’il pense, et ce qu’il fait n’est pas ce qu’il dit.

Voyons donc, je le répète, s’il ne serait pas possible de frayer la route vers un ordre d’idées qui pût être admis de part et d’autre dans ses bases principales, et qui ne laissât plus à discuter que l’application des principes communs à chaque cas particulier. Efforçons-nous d’abord de bien poser la question et, pour y réussir, essayons de la dégager de tout ce qui n’y tient pas essentiellement.

L’économie politique, aussi ancienne que le monde, est devenue science vers le milieu du dernier siècle. L’axiome laissez faire, laissez passer, auquel on voudrait mal à propos la réduire, est, comme la science elle-même, d’origine française. Gournay l’avait mis en circulation, Turgot l’avait mis en pratique, avant qu’Adam Smith n’eût écrit. C’était, dès cette époque, la liberté de l’industrie, la liberté du commerce que réclamaient ces hommes éclairés, mais c’était principalement la liberté du commerce à l’extérieur, la liberté de l’industrie à l’intérieur. On sait à quel régime rigoureux étaient alors soumises les diverses professions, quelles entraves pesaient sur le commerce des grains, sur le commerce des vins, de province à province ; combien était dur, selon les localités, le monopole du sel. La France était alors partagée en trois grandes régions : la première, dite des cinq grosses fermes, était régie par les tarifs de 1664 et 1667 ; la seconde avait conservé les anciens tarifs, qui variaient de province à province ; la troisième se composait des provinces traitées comme étrangères, commerçant librement avec l’étranger, mais dont les produits étaient traités comme étrangers, lorsqu’ils pénétraient dans le reste du pays. L’assemblée constituante a fait justice de ces combinaisons oppressives, de ces anomalies, de ces bigarrures. Après avoir supprimé les corporations, les maîtrises, les jurandes, les monopoles de toute nature, elle a fait disparaître la diversité des tarifs, de provinces à