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arrivera, s’ils n’y prennent garde, ce qui leur est arrivé en Angleterre. Ils passent en général, et non sans raison, pour des esprits étroits, des hommes à préjugés, ou, pis encore, pour les représentans, les organes d’intérêts privés en lutte contre l’intérêt général. Un beau jour il s’élèvera, je ne sais d’où, je ne sais quel vent de réforme, au besoin même de révolution, qui soufflera sur l’édifice un peu vermoulu derrière lequel ils s’abritent et le dispersera sans en laisser pierre sur pierre, dépassant ainsi le but, comme il arrive toujours en temps de réaction, au lieu de se borner à l’atteindre.

Lorsqu’en 1840 sir Robert Peel rentrait au pouvoir, à la tête du parti conservateur, au nom du système protecteur, porté sur le pavois par les grands seigneurs, les propriétaires fonciers, les fermiers de la Grande-Bretagne ; lorsqu’il épuisait tous les trésors de son savoir, toutes les ressources de son éloquence pour couvrir les intérêts agricoles du bouclier de l’échelle mobile ; lorsqu’il n’avait sur ce point en face de lui qu’une poignée d’économistes décriés sous le nom de rêveurs, tous ses vrais adversaires politiques étant, comme lui, plus ou moins engagés à la protection des céréales, qui lui eût dit qu’au bout de quatre ans il professerait la liberté absolue du commerce, qu’il couvrirait de sarcasmes le système protecteur, et ouvrirait aux blés étrangers les portes de l’Angleterre sans précaution, sans condition, entrant plus avant dans cette voie qu’aucun de ces rêveurs dont il se raillait : qui lui eût dit cela l’aurait fort surpris à coup sûr.

Avis aux protectionnistes de France et d’ailleurs ! Avis surtout à ceux qui se livrent aveuglément, pieds et poings liés, au pouvoir absolu. Ne leur vaudrait-il pas beaucoup mieux abandonner un terrain qui n’est pas tenable, des principes qui ne sont que des pétitions de principes, des argumens surannés et rebattus, et, se plaçant sur un terrain solide, armés d’argumens admis d’un commun aveu, défendre sans faiblesse et sans violence ce qu’il y a de légitime dans leurs prétentions, en sacrifiant le surplus de bonne heure et de bonne grâce ?

Les défenseurs de la liberté du commerce, en revanche, sont partout, hormis en Angleterre, opprimés et en petit nombre ? mais ce n’est pas là leur plus grand malheur. Leur vrai malheur, c’est qu’ils ne jouissent pas d’une meilleure réputation que leurs adversaires. Si les protectionnistes passent aux yeux du public pour des esprits étroits, routiniers, les économistes passent aux yeux de ce même public pour des esprits chimériques, pour des utopistes ; si les protectionnistes sont considérés comme des hommes intéressés au maintien des abus, les économistes sont considérés comme des logiciens à outrance qui ravageraient, pour peu qu’on les laissât faire, tous les intérêts existans, et mettraient le feu aux quatre