Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 33.djvu/829

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


On ne saura jamais d’une façon positive ce qui s’est passé à la suite du pillage et de la démolition de la maison de M. Thiers. Nous croyons que des papiers auxquels il tenait tout particulièrement lui ont été non pas rendus, mais vendus ; des objets d’art ont été retrouvés d’une façon peu miraculeuse. Tout ne fut point porté au garde-meuble, tout ne fut pas, après l’explosion de la cartoucherie Rapp, transféré du garde-meuble aux Tuileries ; bien des gens qui étaient là voulurent sans doute garder un souvenir ou se ménager pour une époque prochaine un droit à la bienveillance, sinon à la protection de celui qu’ils appelaient alors : le parricide.

Jules Fontaine, agissant en qualité de mandataire de la commune, représentait l’autorité sous laquelle Paris vivait, — ou mourait, — alors. C’était, on vient de le voir, une autorité résolument spoliatrice, faisant de la propagande avec effraction, vidant les caisses et s’appropriant tout ce qui pouvait lui convenir. L’exemple tombait de haut ; il a été servilement suivi par tous ces fonctionnaires de pacotille que les gens de l’Hôtel de Ville avaient lâchés dans les administrations. S’il y eut des exceptions, elles furent rares ; j’en connais une fort honorable, et il m’est doux d’avoir à la citer : elle prouvera qu’il y a des braves gens partout, même dans la commune. Louis Guillemois était entré au ministère des finances, le 20 mars, avec le titre et les fonctions de chef de la comptabilité. C’est lui qui eut à mettre un peu d’ordre dans ce chaos, à refréner autant que possible l’avidité des officiers payeurs fédérés et à établir les états de situation à l’aide desquels Jourde cherchait à équilibrer son budget. De telles occupations laissaient peu de loisir à Louis Guillemois ; il trouva néanmoins le temps de sauver l’abbé Simon, curé de Saint-Eustache, et de faire rendre à la liberté M. Honorat, commissaire de police du quartier de Plaisance. Dans son cabinet, on avait déposé un sac provenant du château des Tuileries, sac fermé et muni d’une simple étiquette : valeur 200,000 fr. Lorsque le lundi 22 mai Jourde évacua le ministère des finances et se transporta à l’Hôtel de Ville, Louis Guillemois le suivit et, se considérant comme moralement responsable de ce sac dont le contenu exact était ignoré, il l’emporta. Le 23, dans la soirée, Guillemois était installé à la mairie du XIe arrondissement ; le 25, à celle du XXe, faisant la paie aux fédérés et conservant toujours le dépôt sur lui. Le samedi soir 27, il se cacha dans une maison voisine où il put échapper aux recherches que les soldats opérèrent le lendemain dans le quartier. Pendant toute la journée du lundi, il ne bougea. A cette heure, on n’avait pas de clémence sur les hauteurs de Belleville, chaque rue, chaque porte était gardée. Le mardi 30, il n’y tint plus ; il mit le sac dans sa poche et partit. Traversant les