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entre un fonctionnaire de la commune et un négociant ; nous ne pouvons les nommer, car ni l’un ni l’autre n’ont été poursuivis pour ce fait, qui est resté ignoré. On s’était scrupuleusement conformé à l’ordre verbal qui avait été donné : aussitôt que les Versaillais approcheront des Halles, on mettra le feu à tout ce qui est sur la place de l’Hôtel de Ville. La longue résistance de la barricade élevée à la pointe Saint-Eustache n’eut d’autre but que de laisser aux incendiaires le temps de détruire le palais où ils avaient régné.

Plus d’un a dû le regretter, car on y avait passé de bons momens et de joyeuses soirées. On narguait la réaction, et l’on prenait l’heure comme elle venait ; on savait bien qu’il y avait quelque part un Versailles grognon et malveillant ; on se doutait bien que l’on y rassemblait des hommes qui troubleraient la fête ; mais baste ! la vie est courte, et il faut savoir l’égayer. Que de charcuterie ! que de bouteilles ! que de franches lampées ! partout, dans cet Hôtel de Ville, devenu une gargote doublée d’un mauvais lieu, partout, dans la cour d’honneur, dans la salle du trône, dans la grande salle des fêtes où campaient les Lascars, qui plus tard s’appelèrent la compagnie de l’Étoile, sur les escaliers, dans les caves et dans les combles, on buvait, on chantait, et parfois le bruit des ripailles allait, jusque dans leur salle de délibération, troubler les méditations des membres de la commune. Ah ! c’était le bon temps ! Dans le jour, on recevait volontiers les servantes sans place, les ouvrières sans ouvrage et surtout sans profession ; on les retenait à dîner et elles s’asseyaient, sans façon, à la cantine côte à côte avec les fédérés, et l’on n’était pas trop sévère. Plus tard, on entendait crier : « Allons ! la patrouille de minuit ! » Une escouade sortait en armes et revenait bientôt ramenant des prisonnières faites dans des maisons que l’on connaissait. Si le vieux Mathurin Régnier « craint du chaste lecteur » était encore de ce monde, il pourrait seul raconter ce qui se passait alors. Il en était de même un peu partout ; la commune n’avait-elle pas promis d’être une époque de régénération ?

L’orgie parait avoir été la principale préoccupation de la plupart de ces hommes, acteurs secondaires d’un drame auquel ils participaient sans trop le comprendre ; ceux-là, et c’était le plus grand nombre, ne se souciaient ni de l’avènement du prolétariat, ni de la rénovation sociale. Ils recherchaient le plaisir, le plaisir grossier, le trouvaient sans grande peine, ajoutaient leur dépravation particulière à la dépravation générale, et se tenaient pour satisfaits. Partout où ils s’établissaient, ils apportaient avec eux le vin, l’eau-de-vie et le reste. L’un d’eux, nommé Constant B., qui avait servi dans l’armée régulière et avait été grièvement blessé à la bataille de Wœrth, s’était jeté dans la commune. Capitaine d’état-major