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vie enfin. Le gouvernement des Bourbons était représenté par un prêtre marié, M. de Talleyrand, et un jacobin régicide, M. Fouché ; mais ce n’était pas encore assez pour résister à la faction réactionnaire de ce temps-là, et la politique libérale ne triompha que par l’avènement du ministère de MM. Decazes, Pasquier, Molé, et Royer-Collard, et par l’ordonnance célèbre du 5 septembre. Cette politique nouvelle devait naturellement profiter à ceux qui l’avaient pratiquée d’avance, et l’on ne sut pas mauvais gré au préfet de l’échec des libéraux dans les élections de la Haute-Garonne. Dès que le ministère se fut consolidé, et que M. Lainé eut succédé à M. de Vaublanc, mon grand-père fut nommé préfet de Lille, et voici comment mon père, dans une lettre déjà citée, rapporte les causes et les effets de ces événemens :

« La nomination de mon père à Lille ramena ma mère au sein du grand mouvement de l’esprit public, mouvement qui allait bientôt se prononcer comme il ne l’avait point fait peut-être depuis 1789. Son esprit, sa raison, tous ses sentimens et toutes ses croyances allaient faire un grand pas. L’empire, après lui avoir donné d’abord la curiosité et l’intelligence des grandes affaires de ce monde, lui avait donné plus tard le principe d’un mouvement propre vers un but moral, en lui inspirant l’horreur de la tyrannie. De là un goût vague pour un gouvernement régulier fondé sur la loi, la raison et l’esprit national ; de là une certaine acceptation des formes de la constitution d’Angleterre. Son séjour à Toulouse et la réaction de 1815 lui donnèrent une connaissance des réalités sociales qu’on n’acquiert jamais dans les salons de Paris, l’intelligence des résultats et même des causes de la révolution, l’instinct des besoins et des sentimens de la nation. Elle comprit d’une manière générale où était l’appui solide, la force, la vie, le droit. Elle sut qu’il existait une France nouvelle, et quelle elle était, et que c’était pouf cette France et par elle qu’il fallait gouverner. »


VI

Le séjour à Lille fut interrompu par quelques voyages à Paris, où ma grand’mère retrouvait son fils, qui préludait par des plaisirs de société aux succès plus littéraires qu’il devait obtenir quelques mois plus tard. C’était d’ailleurs déjà écrire et composer que d’envoyer sans cesse à sa mère des lettres de politique et de littérature. Celle-ci avait plus de loisirs à Lille qu’à Paris, et quoique sa santé fût toujours faible, elle reprit le goût des travaux de l’esprit. Jusque-là elle n’avait guère écrit que ses Mémoires brûlés, et à peine