Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 33.djvu/746

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


a pris d’ailleurs ces deux personnages pour les héros de ses odes. Les plus sérieux adversaires du despotisme, ceux qui devaient plus tard éprouver les persécutions d’un nouvel empire, ramenaient sans scrupule la dépouille mortelle de Napoléon le Grand, ses cendres, comme on disait alors, en donnant une couleur antique à une cérémonie toute moderne. Plus tard, même pour ceux qui ne mettent point de passion dans la politique, l’expérience du second empire a ouvert les yeux sur le premier. Les désastres que Napoléon III a attirés sur la France en 1870 ont rappelé que l’autre empereur avait commencé cette œuvre funeste, et peu s’en faut qu’une malédiction générale ne vienne sur les lèvres à ce nom de Bonaparte, prononcé naguère avec un respectueux enthousiasme. Ainsi flotte la justice des nations ! Il est cependant permis de dire que la justice de la France d’aujourd’hui est plus près d’être la vraie justice qu’au temps où elle prenait ses considérans dans le goût du repos et l’effroi de la liberté, trop heureuse quand elle se laissait aller seulement à la passion de la gloire militaire. Entre ces deux extrêmes combien d’opinions se sont placées, ont eu des années de vogue et de déclin ! On reconnaîtra, je pense, que l’auteur de ces Mémoires, arrivant jeune à la cour, n’avait nul parti pris sur les problèmes qui s’agitaient alors, qui s’agitent encore, et que le général Bonaparte pensait avoir résolus. On reconnaîtra que ses opinions se sont formées peu à peu comme celles de la France elle-même, bien jeune aussi-en ce temps-là. Elle a été enthousiaste et enivrée par le génie, puis elle a, peu à peu, repris son jugement et son sang-froid, soit à la lueur des événemens, soit au contact des caractères et des personnes. Plus d’un de nos contemporains retrouvera dans ces Mémoires l’explication de la conduite ou de l’état d’esprit de quelqu’un des siens, dont le bonapartisme ou le libéralisme à des époques diverses lui paraissaient inexplicables. On y retrouvera également, et ce n’en est point le moindre mérite à mes yeux, les premiers germes d’un talent distingué, qui, chez son fils, devait devenir un talent supérieur.

Un précis de la vie de ma grand’mère ou du moins des temps qui ont précédé son arrivée à la cour est nécessaire pour bien comprendre les impressions et les souvenirs qu’elle y apportait. Mon père avait souvent conçu le plan et prépare quelques parties d’une vie très complète de ses parens. Il n’a laissé rien d’achevé sur ce point, mais un grand nombre de notes et de fragmens écrits par lui sur lui-même et sur les siens, sur les sentimens de sa jeunesse et les personnes qu’il avait connues rendent facile de raconter avec exactitude l’histoire de la jeunesse de ma grand’mère, des sentimens qu’elle apportait à la cour, et des circonstances qui l’ont déterminée à écrire ses mémoires. Il est même possible d’y joindre