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effacer de la vue ces éclats frémissans de lumière qu’y a jetés le fantastique éblouissement de Rembrandt.

On pouvait craindre que l’école française, avec ses qualités raisonnables et tempérées, fît médiocre figure à côté des génies si originaux du midi et du nord. Heureusement Poussin, Claude Lorrain, Prud’hon sont de la partie ; ce sont eux qui nous sauvent. Tous les aimables auteurs de crayons et aquarelles du XVIIIe siècle, si fort à la mode aujourd’hui et pour lesquels l’exposition a dû se montrer hospitalière, n’y fussent pas parvenus. Boucher, Natoire, Nattier, Carie Vanloo, Greuze ont leur prix ; il n’en faut point faire fi, cependant il faut les laisser à leur place. De Fragonard lui-même, ce demi-Tiepolo égrillard, n’a-t-on pas abusé ? Peut-être eût-on pu réserver un peu de la grande place qu’il occupe à Chardin, à Latour, les vrais sauveurs de la franchise nationale, représentés par de trop rares spécimens, et agrandir, à ses dépens, l’espace devant les aïeux de Chardin et de Latour, devant ces graves et délicats portraitistes du XVIe et du XVIIe siècle, les Clouet et leurs élèves, les Dumoustier et les Lagneau. Les quelques spécimens de cette époque qui ont été accueillis, les portraits d’Isabelle de la Paix, de M. d’Alençon, de la duchesse d’Angoulême, de Mme de La Rochefoucauld, de Jean de la Valette, de Louis de Lorraine mettent en appétit singulier de voir des séries plus complètes. Il est clair qu’en présence du grand nombre de documens offerts pour l’histoire du dessin français les organisateurs ont dû se résoudre à faire des sacrifices. Ont-ils craint que les maîtres démodés fussent trop naïfs ou trop nobles pour un public plus touché par la grâce maniérée des décadences que par la grandeur simple des beaux siècles à qui l’on imposait déjà ce rude effort d’admirer Michel-Ange dans son énergie, Albert Dürer dans sa sincérité, Rembrandt dans son désordre ? Peut-être. Comme il fallait encore l’arrêter devant la vigueur sereine du Poussin et l’éclatante majesté de Claude Lorrain, on a dû le flatter, dans ses petites curiosités, en laissant s’introduire Baudouin, Carmontelle, Lawrence, Debucourt et autres légers coureurs des boudoirs, des coulisses et des rues, fins observateurs de mauvaises mœurs, agréables à consulter comme témoins d’une élégante décadence, mais qui se trouvent fort dépaysés en cette héroïque compagnie.

Quoi qu’il en soit, MM. Ephrussi et Dreyfus ont fait la part belle à Poussin et à Lorrain, c’est là l’important, et, en mettant à côté de leurs compositions un grand nombre d’études d’après nature, ils ont offert à nos artistes, trop souvent dédaigneux, un utile enseignement. Nicolas Poussin n’est pas seulement un ordonnateur admirable de grandes scènes historiques et mythologiques, c’est encore un des interprètes les plus sincères et les plus sains de la nature vivante, soit animée, soit inanimée, qui ait paru depuis l’antiquité. Par le sentiment chaste et