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longues et sérieuses études sur Albert Dürer, à présenter un choix significatif des dessins de ce maître unique. Le Séraphin de 1497 (Dürer avait vingt-six ans) nous montre l’élève de Wohlgemuth déjà tout émancipé et mêlant déjà la poésie profonde de la vieille Allemagne aux recherches de haut style que lui avait apprises son premier voyage en Italie ; mais nous aurions mauvaise grâce à nous plaindre de ne pas assister aux premiers tâtonnemens de son génie devant la magnifique série d’ouvrages virils, datés de sa maturité, qui nous étonnent tous par la saine et hautaine franchise de leur style. Y eut-il au monde un artiste plus convaincu et plus sincère qu’Albert Dürer ? Je ne le crois pas. Fermement attaché aux traditions de son pays, mais l’âme ardemment ouverte à tout ce qui lui pouvait arriver du dehors et la grandir sans la troubler, Albert Dürer établit entre le génie du nord et le génie du midi une communication féconde et digne, où nul des deux ne s’abaisse, que tous ses successeurs en Allemagne, sauf Holbein, furent impuissans à reprendre. Les portraits de Wilibald Pirkheimer et de Maître Hieronymus (1503-1506), entre plusieurs autres, souples et colorés comme à Venise, précis et nets comme à Bruges, montrent la fusion accomplie. Rien n’égale la variété des sujets que traite Albert Dürer, si ce n’est la variété des procédés qu’il y applique. Dans la poursuite de l’expression par la vérité, il apporte la même sincérité incorruptible et touchante que Raphaël dans la poursuite de l’expression par la beauté. Aussi de tous ces dessins, les plus intenses, les plus vivans, les plus émus, sont-ils ceux qu’il faisait devant la nature même. Les feuillets détachés de ses carnets de voyage, soit en Italie en 1505, soit surtout dans les Pays-Bas en 1520, où des portraits admirables d’inconnus côtoient presque toujours des vues microscopiques de paysages, de villas ou d’auberges, sont d’un enseignement précieux. On n’imagine pas de croquis à la fois plus vifs et plus complets, plus libres et plus nets, ni surtout plus hardiment sincères et plus profondément empreints de cette bonhomie savante qui est un des caractères d’Albert Dürer.

Albert Dürer, génie fier et viril, dur jusqu’en ses tendresses, grave jusqu’en ses joyeusetés, comme ce vieux Mantegna qu’il adorait et ne put voir, le premier graveur de son temps, concevait la peinture comme un dessin très résolu, aux lignes inexorables, que la couleur pouvait rehausser, mais non dissimuler. Aussi se sert-il volontiers dans ses croquis des instrumens durs et un peu secs familiers aux Florentins et aux Padouans du XVe siècle, la plume sans lavis et la pointe d’argent. Pour les illustres Flamands du XVIIe siècle, toujours décorateurs même lorsqu’ils tracent la figure humaine, la pierre noire, la sanguine, le lavis de bistre ou d’encre, tout ce qui mollit aisément sous la main et peut se répandre en teintes délicates, deviennent au contraire les outils