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toujours fidèle à la nature, mais toujours libre dans sa fidélité. On voit que, comme son maître Fra Bartolomeo, il faisait d’abord, pour toutes ses compositions, des études nues. Il ne drapait ses saints et ses vierges que lorsqu’il était certain de leur avoir donné des corps viables. En cela, il se montrait sans doute plus consciencieux que son maître, l’habile et sceptique Vannucci, dont les figures soignées, toujours munies de têtes exquises, témoignent souvent, par la mesquinerie disproportionnée de leurs extrémités, d’une indifférence pour la vérité que son activité commerciale explique sans l’excuser. Dans les dessins de Raphaël, même les plus jeunes, on sent, au contraire, l’artiste délicieusement sincère qui va toujours droit à l’impression de sa pensée ou de ses sensations, qui se sert tour à tour de tous les procédés, quand ils lui paraissent bons, mais ne s’attache à aucun et ne pense à tirer vanité d’aucun. Un carton, une esquisse, une étude, un croquis de Raphaël, non-seulement ne sont point faits par les mêmes moyens, mais ils ne contiennent jamais que ce qu’ils doivent contenir. Le dessinateur ne s’y complaît point dans son dessin et ne lui donne d’agrémens que ce qu’il en faut, soit pour offrir à ses collaborateurs une indication certaine, soit pour fixer sa propre pensée. Plus tard, nous trouverons de brillans dessinateurs qui savent que leurs esquisses iront prendre place chez les amateurs, qui cherchent dans leurs croquis la tournure à la mode, qui leur donnent, suivant le goût courant, la désinvolture d’une improvisation ou la tenue d’un ouvrage définitif. A l’aube du XVIe siècle, en général, on n’en est point là. Cette triomphante sincérité qui est le charme souverain de Raphaël est aussi le charme de ses aimables contemporains à Florence et à Milan, Andréa del Sarto et Bernardino Luini. Un fragment recollé de carton par ce dernier, l’Enfant Jésus et le petit saint Jean s’embrassant, montre, dans toute sa grâce, l’héritier attendri de Léonard.

Quand on passe de Florence et de Rome à Padoue et à Venise, quel brusque changement de direction ! Dès l’origine, en plein XVe siècle, au milieu de cette grande poussée vers les études naturalistes et les imitations de l’antique qui fut commune aux deux centres d’art, dans les dessins de la haute Italie, éclate la diversité du tempérament. Voisins de l’Allemagne, les peintres du nord n’échappent pas à une certaine influence, mal précisée jusqu’ici mais incontestable, du naturalisme septentrional plus rigide et plus âpre que le naturalisme méridional dont la tendance est plus calme. En même temps, par Venise, ils sont tous initiés de bonne heure à l’éclat décoratif des colorations orientales. Tous les dessins de cette première période, fièrement et rudement serrés dans leurs contours, mais en même temps hardiment relevés par des accens chaleureux qu’on ne trouve guère dans les dessins toscans, dénotent, sans hésitation, cette double tendance, la recherche de l’expression par le mouvement et de la séduction par la couleur.