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la Russie, le poids de sa parole dans le concert des puissances, son salut même, dépendent avant tout de sa politique financière. On en a confié la direction à un nouveau ministre, et ce nouveau ministre des finances est un général. Cela n’a rien de surprenant dans un pays où il est admis comme un point de doctrine que les spécialités ne sont rien, et que le choix du souverain équivaut à une communication de tous les dons de la nature et du ciel. N’a-t-on pas vu pendant de longues années le saint-synode dirigé dans toutes ses délibérations par un général de hussards, vêtu d’un uniforme rouge, armé d’éperons retentissans et d’une lourde cravache ? En revenant d’une revue où il avait fait parader son régiment, le comte Protassof indiquait aux métropolitains et aux archevêques placés sous sa garde les chemins qui mènent au royaume des cieux [1]. Si le Saint-Esprit se communique aux hussards, pourquoi l’esprit des affaires ne se révélerait-il pas à la cavalerie de réserve ? Brillant officier de cuirassiers, le général Greig, après avoir séjourné dans les bureaux de la marine et traversé le contrôle, est devenu tout à coup et sans transition ministre des finances. Ses ennemis prétendent que jamais la responsabilité d’un avenir plus lourd n’a été assumée par un passé plus léger.

Son entrée en matière n’a pas été des plus heureuses ; on lui reproche déjà tout ce qu’il a fait et tout ce qu’il n’a pas fait. Ce qu’il a fait se réduit à peu de chose. Il a débuté par établir un impôt sur les chemins de fer, et on sait à combien d’objections prête ce genre d’impôts. On se plaint qu’il est inique, parce qu’il pèse de tout son poids sur les provinces qui ne se trouvent pas à proximité des voies navigables. On se plaint aussi qu’il est d’un rendement médiocre s’il porte sur les voyageurs et sur la grande vitesse, et que, s’il s’attaque à la petite vitesse, il devient dangereux par le tort qu’il peut faire à l’agriculture, au commerce, à l’industrie, surtout dans un pays tel que la Russie, où le développement des forces productives est la première des nécessités. Cet impôt aura peut-être pour effet de diminuer le mouvement sur les voies ferrées, et partant de diminuer les recettes. Or en Russie les recettes sont garanties par l’état et constituent la sécurité de cette garantie, qu’elles ne réussissaient pas à couvrir alors qu’elles étaient libres de toute redevance. Le trésor russe a dépensé de ce chef 15 millions de roubles dès 1875. Il est donc à craindre que le général Greig, en créant une nouvelle source de revenus, n’ait créé du même coup une source nouvelle de dépense, et, quand les prévisions des pessimistes ne seraient pas justifiées par l’événement, il faut convenir qu’en tout cas une telle mesure est un palliatif très insuffisant. En ce qui concerne les autres mesures annoncées par M. Greig, on s’accorde à dire qu’elles font honneur à ses intentions plus qu’à sa prudence. Sur sa demande,

  1. Aus der Petersburger Gesellschaft, p. 185.