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est sombre, M. Aksakof est triste, et, si M. Aksakof est triste, qui donc sera content ? Alors que les affaires de la république espagnole étaient fort bas et qu’elle glissait de jour en jour vers une irrémédiable anarchie, le président du conseil exécutif, M. Figueras, optimiste convaincu, délibéré, faisait seul bon visage aux événemens, et un journal de Madrid remarquait à ce propos qu’on ne pouvait trop se féliciter que M. Figueras existât, parce qu’il y avait au moins en Espagne un homme heureux. Il y aurait un homme heureux en Russie, si M. Aksakof l’était, mais il pleure ses illusions perdues, il ne sait plus à quoi se prendre, il se querelle avec le passé, et il interroge en vain l’avenir, qui ne lui répond pas.

C’est un symptôme de la situation que le mécontentement des slavophiles, et il est fâcheux que M. Katkof tourne à l’aigre, que M. Aksakof s’enfonce dans le noir ; mais non-seulement les résultats de la guerre d’Orient ont trahi les espérances des slavophiles, ils ont fait naître dans tous les cerveaux capables de réflexion certaines pensées chagrines, accompagnées de quelque inquiétude d’esprit. On vient d’assurer aux Bulgares les bienfaits du régime constitutionnel ; une fois de plus, le gouvernement russe a été en Orient le missionnaire de la liberté politique. Il est naturel que la bourgeoisie de Moscou et de Saint-Pétersbourg se demande si la liberté politique demeurera éternellement un article d’exportation, si ce qui doit faire le bonheur des Bulgares ne ferait pas aussi le sien. Le monde vit de contradictions, il en est cependant de si criantes qu’elles ne peuvent se soutenir longtemps et qu’on risque d’en mourir ; les contradictions ressemblent à certains poisons d’où l’on tire d’excellens remèdes, c’est une question de doses. Ajoutez que les inquiétudes de l’esprit sont plus vives, plus dangereuses, lorsque les intérêts sont en souffrance ; l’absurde paraît supportable quand les affaires vont bien, on ne le supporte plus quand elles vont mal. Il y a quelques semaines, un journal russe faisait de lugubres réflexions sur les conséquences économiques de la glorieuse campagne qui a fait un nom au général Gourko et accru la juste renommée du général Totleben, Il remarquait qu’avant la guerre la Russie était en voie de s’enrichir, de tirer parti de ses immenses ressources naturelles, qu’elle faisait épargne de forces vives, de capital et de sang, que son commerce s’étendait, que son industrie métallurgique prenait son essor, que le réseau et l’outillage de ses chemins de fer se développaient rapidement. Le journal ajoutait que des derniers événemens la Russie avait retiré « l’enseignement précieux qu’une guerre même heureuse est une calamité, et qu’en matière de politique comme de finances, même en matière d’influence et de prestige, la paix est la recette et la guerre la dépense. » Était-il besoin d’une nouvelle expérience pour se convaincre d’une vérité si claire ? Les avertissemens n’avaient pas manqué, on les a méprisés, et tout le monde s’en est mal trouvé, à l’exception des nihilistes.