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Au lieu de constater ce double fait que les artères des vivans contiennent du sang et que les artères des cadavres ne contiennent que de l’air, Érasistrate suppose que c’est la blessure de l’artère qui y fait affluer le sang, et que par cette blessure les esprits, c’est-à-dire l’air, s’en dégagent. Galien oppose à cette erreur une expérience précise. Il fait à une artère quelconque une double ligature, la liant à la fois en haut et en bas, et dans l’intervalle il ne trouve que du sang. « Voyez, s’écrie-t-il alors, combien cet Érasistrate est impudent, d’oser affirmer des choses qu’il n’a pas pu voir. » Malheureusement à cette expérience, qui est exacte, Galien en ajoute une autre qui est fausse, et qui a singulièrement embarrassé Harvey. « Si, dit-il, on met un tube creux dans le canal d’une artère, de manière à rétablir la continuité du vaisseau, on continuera à sentir le pouls dans le segment artériel placé au-dessus du tube. Mais si avec un fil on serre fortement la paroi artérielle sur la tige creuse, immédiatement le pouls cessera au-dessous de la constriction. Par conséquent, dit-il, le pouls des artères vient du cœur et est transmis par les parois de ces vaisseaux. »

Cette expérience est cependant tout à fait fausse, et certes il est regrettable que Galien n’ait pas su voir que dans ces conditions il se forme presque toujours un caillot dans le tube. Si on évite cette cause d’erreur, on voit que le pouls bat aussi bien après qu’avant la constriction. Si Galien avait bien observé, il aurait compris peut-être que le pouls est dû au jet de sang lancé par le cœur et non, comme il le suppose à tort, à je ne sais quelle vibration transmise du cœur aux artères par l’intermédiaire de leurs parois.

Aristote, malgré son génie d’observation, avait confondu les nerfs et les artères, sans pouvoir démêler ce qui appartient au cerveau et ce qui appartient au cœur. Galien a sur tous ces points des idées très arrêtées et très exactes. Pour connaître les phénomènes de la vie, il va aux fêtes religieuses regarder comment tombent les victimes. Pendant que le pontife cherche dans les entrailles des animaux sacrifiés les secrets du destin, lui, il contemple cette agonie et cherche à dérober à la nature ses secrets. Lorsque le cœur de l’animal est arraché de la poitrine et placé sur l’autel, l’animal continue à respirer, à crier, à se débattre, jusqu’à ce qu’enfin, ayant perdu tout son sang, il tombe inanimé. À ce moment il n’y a plus de pouls dans les artères, car le pouls des artères vient du cœur. Au contraire, lorsque pour sacrifier des taureaux on leur tranche d’un coup brusque la moelle épinière, immédiatement l’animal tombe et ne peut plus faire aucun mouvement : cependant le cœur et les artères continuent à battre. C’est que le mouvement vient du cerveau et de la moelle, comme le pouls vient du cœur.