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Est-ce un si grand mal ? Les jésuites ont hérité d’une partie de leur clientèle. Franchement les pères de famille n’y ont pas perdu.

Quoi qu’il en soit, la concurrence des établissemens congréganistes n’est pas à beaucoup près aussi menaçante qu’on l’a prétendu. L’Université lutte, et lutte avec succès ; jusqu’à présent elle ne s’est pas laissé distancer ; au contraire, elle n’a jamais eu plus d’établissemens ni d’élèves. Mais, dira-t-on, ces établissemens, ces élèves n’ont plus autant de succès qu’autrefois dans les concours publics. Voyons encore ici les chiffres :

En 1865, sur 133 élèves reçus à l’École polytechnique, 103, c’est-à-dire 77 pour 100, venaient des lycées et collèges, et 12 seulement ou 9 pour 100 des établissemens ecclésiastiques. A Saint-Cyr, la part des lycées et collèges était de 90 sur 260, ou de 36 pour 100, celle des établissemens ecclésiastiques de 76 ou 29 pour 100.

En 1876, les lycées et collèges ont envoyé 215 élèves sur 291 à l’École polytechnique et 207 sur 395 à l’École militaire, soit 79 pour 100 et 52 pour 100. Les maisons religieuses ont fait recevoir à l’une 39 candidats ou 14 pour 100, à l’autre 127 ou 33 pour 100.

Ainsi un progrès de 5 pour 100 pour l’École polytechnique et de 4 pour 100 pour Saint-Cyr, voilà l’immense résultat qu’ont obtenu les maisons religieuses en onze années ! De son côté, l’enseignement public a gagné 2 pour 100 d’admissions à l’École polytechnique et 16 pour 100 à Saint-Cyr. Qui a perdu là encore ? Les pensionnats laïques ; mais il n’y a qu’eux. L’état, lui, a maintenu ses avantages : il est serré de près ; mais il n’est pas jusqu’ici, quoiqu’on l’ait dit, en décadence.

Les projets de M. le ministre de l’instruction publique n’ont donc pas l’excuse de la nécessité, et rien, ni le nombre de ses établissemens, ni leur population, ni la qualité de son enseignement constatée par nos concours, n’autorise à penser que l’Université ne soit plus en mesure de supporter la concurrence. Croit-on d’ailleurs que cette concurrence lui soit inutile ? Pense-t-on que nos professeurs de mathématiques élémentaires et spéciales prendraient tant de peine et de soins de leurs cours s’ils n’avaient pas à redouter les progrès de l’école Sainte-Geneviève ? Ils s’endormaient un peu sous le régime du monopole, on peut bien le dire aujourd’hui ; la loi de 1850 les a réveillés, comme la création de l’École des hautes études en 1869, des universités catholiques en 1876, a réveillé nos facultés. De tout temps, les corporations ont eu besoin d’être stimulées, de tout temps, il a fallu leur faire sentir l’éperon. Au XVIe siècle, François Ier crée le Collège de France, en face de la Sorbonne ; au XVIIe Louis XIII fonde le Jardin des Plantes à côté de la Faculté de