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sens. L’état et la société sont une seule et même chose ; ils se confondent ou plutôt l’une est tout entière absorbée dans l’autre. Elle n’a pas de vie propre, elle n’existe pas, avec ses besoins particuliers, ses intérêts, ses habitudes, ses traditions, ses croyances : la magistrature, le clergé, l’Institut, ne sont que des agrégations factices, des corps sans organes et sans attributs, qui ne représentent rien qu’eux-mêmes et qui par suite n’ont aucun droit à une autre représentation que celle des pouvoirs publics. Parti de ce principe, M. le ministre de l’instruction publique en arrive logiquement à ressusciter la vieille formule de Royer-Collard : l’Université, c’est l’état enseignant. L’état enseignant ! Il faudrait pourtant s’entendre une bonne fois sur la valeur de cette définition sortie un jour de la bouche du chef de l’école des doctrinaires. Y a-t-il un état enseignant ? De ce que l’état subventionne des établissemens d’enseignement supérieur, secondaire, primaire, professionnel, etc., s’ensuit-il qu’il enseigne ? De ce qu’il entretient, rétribue, nomme et révoque un corps de professeurs, s’ensuit-il qu’il professe ? De ce qu’il délivre des diplômes et confère des grades, faut-il conclure qu’il soit fabricant de bacheliers, de licenciés et de docteurs ? Assurément non : l’état n’enseigne pas ; il n’a pour cela ni qualité ni compétence. Tout ce qu’il peut, c’est d’avoir des écoles où l’enseignement soit donné suivant de certains principes qui importent à sa conservation et qu’il a le droit et le devoir de surveiller. Là se borne sa mission. Dire qu’il enseigne, c’est se payer d’un vain mot, d’une formule qui peut paraître séduisante au premier abord, et qui repose en réalité sur une équivoque. Autant vaudrait dire que l’état est fabricant de porcelaines ou de tapisseries parce qu’il subventionne les manufactures de Sèvres et des Gobelins. Ce n’est pas ainsi que le fondateur de l’Université de France comprenait le rôle de l’état ! L’empereur avait l’esprit trop net pour confondre des choses aussi profondément distinctes. Loin de prétendre absorber l’Université dans l’état, il en avait fait une sorte de congrégation laïque composée (dans le principe) de membres voués au célibat, se recrutant par elle-même, possédant une fortune propre et vivant de ses revenus, capable de recevoir des dons et legs dans les formes prescrites par les règlemens d’administration publique, une congrégation placée comme toutes les autres congrégations reconnues sous la surveillance de l’état. Telle était l’Université primitive, celle qu’avaient organisée les lois et décrets de 1806, 1808 et de 1811, celle dont l’empereur disait dans les instructions qu’il adressait à M. de Fontanes : « Je veux un corps enseignant parce qu’un corps ne meurt jamais et qu’il y a transmission d’organisation et d’esprit. Je veux un corps dont la doctrine soit à l’abri des petites