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imposées, non pas, comme on le va répétant, au nom d’une théorie d’Aristote mal comprise, abusivement interprétée, mais par les lois mêmes du génie français.

Reste la chanson de geste. Il faut considérer d’abord que la chanson de geste n’est proprement qu’une matière épique, l’étoffe, en quelque sorte, de l’épopée possible, mais nulle part, on l’a vu, non pas même dans le Roland, l’épopée réalisée. Dans l’histoire de notre littérature, comme dans l’histoire de la littérature latine ou grecque, la chanson de geste est moins une poésie qu’un acheminement vers la prose, et non pas tant un genre capable de se suffire à soi-même qu’un long et laborieux apprentissage de la manière d’écrire l’histoire. De même à Rome les premiers historiens furent des poètes et la primitive histoire s’y constitua d’une sorte d’agrégation des fragmens dispersés de l’épopée populaire. » En Grèce aussi, ces « logographes » qui furent les prédécesseurs immédiats d’Hérodote racontaient encore en vers. La prose naissante les fit tomber dans l’oubli. Tout de même dans notre moyen âge, à mesure que l’on avance et que l’on approche des temps modernes, on constate la déchéance de la chanson de geste. On peut en citer ce bien curieux exemple : Froissart avait composé d’abord en vers le premier livre de ses Chroniques. Toutefois, si la forme périt, le fond subsiste. Les Français du XIVe et du XVe siècle lisent encore avec plaisir, dévorent même avec avidité les remaniemens des vieilles chansons : mais il les leur faut dans la prose de la Bibliothèque bleue. C’est que le charme de l’aventure et le prestige du merveilleux ne perdent jamais leur empire sur l’esprit de l’homme. Le prodigieux et le surnaturel sont l’univers idéal des déshérités de ce monde ; les plus cultivés eux-mêmes ne dédaignent pas quelquefois de laisser leur imagination s’égarer dans le domaine de la fantaisie. Mais pourquoi gâteraient-ils leur plaisir, quand ils peuvent le puiser à la source voisine en allant bénévolement le demander aux sources plus lointaines, dont les eaux sont moins pures et l’abord moins facile ?

C’est une loi de nature qu’il n’est pas permis aux poètes d’être médiocres. On est inexcusable « d’assonancer » comme de rimer sans génie. Là fut le crime de nos trouvères, et là le secret du dédain dans lequel ils sont justement tombés. Pour les déposséder de leur popularité, ce fut assez que la prose apparût. Leur poésie n’avait de la poésie que le dehors ; la versification et le rythme. Le rythme, inégal, arbitraire ne donnait pas même à l’oreille l’impression d’une prose cadencée. Dans ces interminables rapsodies, l’introduction de la prose vint faire circuler l’air et la lumière. Ainsi le plus grand service que les chansons rendirent à la littérature nationale, ce fut de disparaître et de céder à la prose la place qu’en