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Tout de même, je cherche en vain dans la littérature des mystères quelque chose de grand et de vraiment chrétien qui ne se retrouve pas dans le drame religieux du XVIIe siècle, dans le Saint Genest de Rotrou, dans le Polyeucte de Corneille, dans l’Esther et dans l’Athalie de Racine, — que Dangeau dans son Journal a si bien nommées, d’un nom que l’on entend si mal, des comédies de dévotion, — jusque dans la Zaïre enfin et dans le Tancrède de Voltaire. Ne suffirait-il pas d’ailleurs, pour prouver d’un seul mot le danger qu’il y avait à pousser plus loin l’imitation, de rappeler la Théodore de Corneille ? C’était là précisément l’une de ces données hardies qui n’eussent pas effrayé les faiseurs du moyen âge : — une vierge chrétienne enfermée par son séducteur éconduit dans un lieu banal de prostitution, — mais les spectateurs du XVIIe siècle n’en purent supporter l’indécence, et nous-mêmes, à quelque degré de mauvais goût que nous soyons descendus, quelques scènes d’une vigueur et d’une beauté cornéliennes ne réussissent qu’à peine à nous en faire soutenir la lecture. Aussi bien n’est-il pas jusqu’aux sujets païens de notre théâtre tragique, on en a fait la remarque, et plus d’une fois, qui ne soient traversés de ce souffle chrétien qui jadis, de très loin en très loin, avait ennobli les mystères. La fille même de Minos et de Pasiphaé, la Phèdre d’Euripide, le génie de Racine l’a si bien transfigurée qu’aux accens de sa passion et de ses remords nous répondons involontairement par le vers d’un autre poète :

Elle a trop de vertus pour n’être pas chrétienne.


D’ailleurs pouvait-on de la littérature des mystères tirer quelque autre chose ? Pouvait-on en dégager le drame chrétien, dans le sens qu’il plaît aux érudits de donner à ce mot, chrétien dans le choix du sujet, chrétien dans le nom des personnages, chrétien, si je puis dire, jusque dans le décor et dans le costume ? Non, et sur les fantaisies de l’érudition, c’est encore une fois la revanche du ferme bon sens de Boileau :

De la foi des chrétiens les mystères terribles
D’ornemens égayés ne sont pas susceptibles.


Quant à savoir d’autre part s’il n’y aurait pas lieu de regretter du théâtre du moyen âge cette souveraine liberté d’allures avec laquelle il disposait du temps et de l’espace, ce sans-façon avec lequel il accouplait aux scènes les plus sublimes de la légende pieuse les plus vulgaires détails de la vie quotidienne, ce n’est pas une question que l’on puisse trancher en passant. Pourtant nous ne craindrons pas d’avancer que dans les règles du théâtre français classique, il n’y a rien d’arbitraire, en ce sens qu’elles lui ont été