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clairement ce que la muse chrétienne pouvait avoir de commun avec de telles questions : « Lequel des deux est le plus à blâmer de l’homme qui trompe sa maîtresse ou de la femme qui trahit son amant ? » Un certain abbé Certain s’est même posé quelque part cette question peu canonique : « Laquelle des deux vaut-il mieux avoir pour maîtresse, une religieuse ou une dévote, une nonnain ou une béguine ? » D’un abbé, le propos est leste. Faute de chansons, on s’est depuis rabattu sur les mystères, et dans cette fastidieuse littérature on croit avoir enfin reconnu les germes d’une littérature chrétienne.

On sait à peu près aujourd’hui d’où viennent les mystères. Ils sont nés chez nous, comme le drame chez les Grecs, à l’ombre de l’autel et, pour ainsi dire, sur le parvis du temple. L’église n’avait pas trouvé de meilleur moyen d’assujettir à la longueur de ses offices les grands enfans barbares qu’elle avait entrepris de guider vers la civilisation. Aux jours solennels, il se faisait donc une interruption de l’office divin, et le drame liturgique s’essayait entre deux hymnes. Moïse, Aaron, les prophètes, Isaïe, Jérémie, Daniel, Habacuc, « très vieux et boiteux, ayant dans une besace des racines et de longues palmes dont il faisait semblant de manger, tenant un fouet pour en frapper les nations, » Balaam « bien vêtu, monté sur son âne, et portant des éperons à ses souliers, » Elisabeth, habillée tout de blanc et paraissant enceinte « quasi prœgnans, » s’avançaient à travers la nef, dans un bel ordre, en longue procession, traduisant aux yeux des fidèles tantôt l’Ancien et tantôt le Nouveau Testament. Peu à peu, le drame sortit du sanctuaire, et la langue vulgaire commença d’envahir sur le latin d’église. Alors des scènes entières de l’Évangile, la Passion, la Résurrection, se déroulèrent avec un attirail pompeux d’attributs, de décors, de costumes, jusqu’à ce qu’enfin l’esprit laïque, s’emparant du genre et mêlant librement à cette paraphrase dramatique d’un texte sacré des intermèdes empruntés à la vie quotidienne, vînt donner à ces vastes compositions l’ampleur que l’on admire et que nous déplorons dans ces mystères de soixante à quatre-vingt mille vers, où défilent jusqu’à six cents personnages et dont la représentation a duré quelquefois quarante jours.

Il va sans dire que, non plus que les fabliaux et les chansons de geste, ces mystères ne supportent la lecture. Peut-être même la langue en est-elle d’un degré plus barbare :

Vir prophota Dei, Daniel, vien al roi
Veni, desiderat rex parler à toi
Pavet et turbatur, Daniel, vien al roi
Vellet quod nos latet savoir par toi.


Ces sortes de couplets abondent, et l’on conviendra que jamais le