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Chanson de Roland. » Il est vrai que ce sont paroles d’éditeur. La musique du moins, dont le jongleur accompagnait sa déclamation, soulageait-elle la patience de l’auditoire en plein vent, et les soupirs de la « rote » ou de la « viole » enchantaient-ils une attention que le poème était certainement incapable de retenir ? Il faut le croire : autrement, parmi tant de témoignages que l’histoire nous a légués de la longanimité de nos pères, celui-là ne serait pas le moindre, ni le moins digne à coup sûr d’une respectueuse admiration de leurs fils. « Que notre poète ait été dominé par le souci du style, par la préoccupation littéraire, c’est ce que nous ne croirons jamais, » s’est écrié quelque part le plus remuant des admirateurs de la Chanson de Roland. Il a raison. Et nous non plus, non, par ceux qui sont morts dans les gorges de Roncevaux ou dans les plaines d’Aliscans, nous ne le croirons jamais.

Encore si le fond de toute cette littérature valait la peine qu’il faut se donner et l’ennui qu’il faut surmonter pour l’entendre. Sans doute, rien ne vit et rien ne dure que par la perfection de la forme ; si précieuse que soit une matière, le temps ne respecte en elle que ce que l’art y ajoute. Mais enfin, dans un âge de curiosité comme le nôtre, les nobles inspirations, les sentimens généreux pourraient encore du fond d’une littérature crier contre un injuste oubli. Ce qu’on admire, dit-on, c’est souvent qu’on l’ignore, il n’est guère moins fréquent qu’on dédaigne aussi parce qu’on ignore. Si les chansons de geste nous enlevaient donc au présent pour nous reporter vers un âge vraiment héroïque de l’histoire nationale ; — si les fabliaux ou les chansons d’amour étaient vraiment les chefs-d’œuvre de cette urbanité dans la plaisanterie ou de cette fraîcheur dans le sentiment que l’on vante comme les qualités primesautières de l’esprit gaulois ; — si les mystères enfin contenaient en germe ce drame chrétien dont on a si beau jeu pour célébrer les splendeurs possibles, attendu qu’il n’existe nulle part, — il faudrait pardonner quelque chose à l’enfance de la langue, ou plutôt je ne sais si cette absence même de toute étude, si cette naïveté de l’expression, si cette hésitation enfin d’une parole qui semble douter de soi ne prêterait pas à tous ces vieux poèmes un charme de plus, le charme de toutes les choses qui commencent. Peut-on dire qu’il en soit ainsi ? Il serait facile ici de répondre en invoquant des raisons générales. On montrerait d’abord que, si la langue est encore hésitante, c’est précisément que le travail de la pensée, que la discipline de la méditation ne l’ont pas encore assouplie, domptée, asservie. Si la langue est pauvre, c’est que la pensée manque de hardiesse et de fécondité ; si la langue est rude, c’est que la sensibilité manque de délicatesse et de grâce ; enfin si la langue est difficile à manier, c’est que l’esprit ne sait pas encore distinguer, démêler, analyser les