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défendre successivement contre chacun des siens et il le fit d’un ton si résolu, avec une telle sincérité d’émotion qu’il fit presque tomber les armes des mains de ses adversaires. On vit qu’il s’agissait de ce qui lui tenait le plus au cœur, du fond même de sa vie.

Sa mère, qui avait horreur de la marquise, qui lui préférait de beaucoup Mme de Pailly, mais que tourmentaient de grands scrupules religieux, ne supporta pas toujours facilement la présence sous son toit d’une étrangère dont elle ne pouvait ignorer les relations avec le maître de la maison. Des scènes violentes éclataient quelquefois entre les deux femmes, et le marquis, maltraité par toutes deux, s’épuisait en efforts pour les réconcilier. A la suite d’une de ces discussions, il écrivait à Mme de Rochefort : « Je ne suis, quant à moi, pauvre bouleux, sur le théâtre de notre société que comme celui qu’on paie à la comédie pour recevoir les coups de pied et les soufflets. » Il y a loin de cette situation bourgeoise, presque comique, au grand rôle de justicier que s’arroge quelquefois le marquis et qu’on lui attribue trop fréquemment. M. de Loménie, préoccupé avant tout de découvrir et de fixer toutes les nuances de la vérité, ramène les choses à des proportions plus justes et replace les personnages dans le cadre plus modeste qui leur convient. Le marquis, qu’on croit si dur et si absolu, avait un tel besoin d’affection qu’il ne pouvait se passer de Mme de Pailly ; c’est même le sentiment du bien qu’elle lui faisait et du mal irréparable qu’elle lui aurait causé en le quittant qui décida cette femme dévouée à rester auprès de lui, quoique le fils aîné du marquis, le futur orateur, eût réussi à ameuter contre elle presque toute la famille. Le père le sait et en témoigne son irritation dans une lettre où il résume ce que tous les siens doivent de reconnaissance à son amie. « Je vous ai dit, à vous mon fils, l’article sur lequel je n’entends point de composition et qui me hérisse la tête en me navrant le cœur… Au fond, il est injuste que quelqu’un qui a voué son être tout entier, son savoir-faire unique, son temps et sa vie au maintien continuel et journalier d’une famille n’en reçoive que haine, prévention et suspicion. « Il compare même, avec une amertume bien justifiée, la conduite de ses enfans à celle de Mme de Pailly. « Tandis que mes enfans me dévoraient, il me fallait d’autres secours que des conseils ; je les ai toujours trouvés là. »

Malheureusement pour la mémoire du marquis, les côtés aimables de son caractère sont restés dans l’ombre. Il a été livré à la malignité publique par les accusations que portaient contre lui en même temps sa femme, son fils aîné, sa troisième fille, et par les pamphlets outrageans dans lesquels le futur orateur s’essayait à l’éloquence. D’ailleurs il sembla se condamner lui-même lorsqu’à. la fin de sa vie, abreuvé d’amertumes, poussé jusque dans ses