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paix qui assure à l’Angleterre de nouvelles frontières faites pour garantir sa prépondérance. Le nouvel émir de Caboul, Yakoub-Khan, s’est rendu de sa personne au camp du général Brown pour sceller son alliance avec les maîtres de l’Inde. Voilà encore une question menée à bonne fin. Il ne reste plus que la guerre avec les Zoulous, et, si agaçante que soit cette affaire, elle ne peut pas embarrasser la puissance anglaise. Lord Beaconsfield et lord Salisbury peuvent donc triompher à l’aise et se complaire dans leur optimisme, à la condition toutefois de surveiller leur imagination et de ne pas trop se laisser aller à une politique aventureuse dont l’Angleterre ne tarderait pas à s’inquiéter.

Ce n’est pour le moment ni des affaires diplomatiques de l’Europe, ni de la guerre d’Orient et de ses suites, ni du kulturkampf, ni même du socialisme que le prince-chancelier d’Allemagne, M. de Bismarck, est le plus occupé. Il s’est donné une tâche peut-être assez nouvelle pour lui et devant laquelle son énergique volonté a paru hésiter quelque temps. Il a entrepris de changer la législation douanière de l’Allemagne et de relever le drapeau du protectionnisme. Déjà il y a plusieurs mois il publiait avec intention une lettre qui était comme le programme de sa politique nouvelle, qui annonçait visiblement des résolutions arrêtées. L’idée n’avait plus qu’à prendre la forme d’une proposition officielle. Aujourd’hui la quesiion est devant le parlement de Berlin, et la discussion a été ouverte par M. de Bismarck lui-même, qui s’est fait économiste et financier pour être le premier défenseur de ses projets. Il a fait la guerre pour d’autres conquêtes dans sa vie, il la poursuit maintenant pour les tarifs, pour la réforme douanière dont il entend doter l’empire.

Chose curieuse qui apparaît à l’heure qu’il est en Allemagne comme dans d’autres parties de l’Europe ! Il y a un peu partout le même mouvement de réaction contre les idées de libéralisme commercial. C’est une sorte d’émulation indéfinissable et dangereuse ; on s’excite mutuellement. Dans chaque pays, les partisans de la réaction douanière se serrent et rentrent en campagne en montrant le protectionnisme prêt à triompher chez les nations voisines. En Allemagne, on relève les tarifs sous prétexte que la France, l’Italie, l’Autriche, en font ou vont en faire autant. En France, en Italie, l’agitation protectionniste se sert de l’exemple de l’Allemagne. M. de Bismarck dit : « La France abandonne son point de vue… » M. Pouyer-Quertier et ses amis disent : « Voyez l’Allemagne et son chancelier ! » Tout le monde en est là, et tout le monde invoque les mêmes faits, la même raison, la crise industrielle et économique qui sévit plus ou moins dans tous les pays. La crise est évidente, elle ne date pas d’hier, et elle peut se prolonger encore en infligeant à tous les intérêts de cruelles souffrances, c’est malheureusement trop vrai ; mais peut-on dire que cette crise soit le résultat de la liberté commerciale ?