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majorité dont ils faisaient partie, ils s’exposaient à subordonner incessamment leurs propres idées aux idées des autres. Ils n’ont pas remarqué qu’à ce régime de transactions et de concessions forcées ils s’affaiblissaient sans profit, ils perdaient tout pouvoir de direction, ils se mettaient à la merci d’une série d’entreprises tentées contre l’indépendance de leur initiative.

Le résultat a été ce qu’on a vu, une politique d’équivoques successives, d’ajournemens, de compositions souvent étranges, une situation progressivement altérée où toute la bonne volonté possible et les meilleurs, les plus sincères efforts n’ont pas suffi à pallier des incohérences choquantes. Sans doute il y a eu des exagérations qui ont été combattues avec succès et arrêtées au passage mais il est malheureusement trop évident qu’on n’a combattu et écarté pour le moment ces exagérations qu’avec toute sorte de tempéramens et d’atténuations de nature à diminuer d’avance l’autorité d’un acte public. En un mot, dans un intérêt de conciliation, pour prolonger autant que possible l’illusion de l’alliance de toutes les fractions républicaines, on s’est prêté à tout, au moins à beaucoup de choses qui auraient pu être évitées avec un peu de décision : on n’a réussi qu’à se désarmer, à livrer les garanties les plus sérieuses, au détriment de l’autorité de la république elle-même, qui est la première à en souffrir. On n’est arrivé qu’à ouvrir cette carrière où l’imprévu se déchaîne sous toutes les formes, et c’est ainsi que par une série de faiblesses ou de connivences mal calculées on s’est mis à la merci de surprises toujours nouvelles. C’est ainsi qu’on a laissé naître, grossir et s’envenimer tous ces incidens qu’un peu de fermeté déployée à propos aurait pu réprimer au moment voulu, — et l’élection de M. Blanqui, et le retour des chambres à Paris, et l’affaire de la préfecture de police, et les conflits religieux, et la question du conseil municipal parisien. On a tout sacrifié à l’union d’une majorité républicaine insaisissable et indéfinie. On a cru bien faire, on n’a pas réussi ; on n’est arrivé qu’à affaiblir la politique de modération et de conservation par laquelle la république a été fondée, et avec cette politique une situation tout entière. C’est là que nous en sommes aujourd’hui, à l’heure où les chambres, revenues à Versailles, vont offrir une occasion naturelle à toutes les explications.

Eh bien ! le moment est venu de s’arrêter sur ce chemin où l’on s’est engagé, de reprendre pied sur un terrain plus solide. La république n’est nullement en question ici. Il ne s’agit même pas de savoir quelle part doit être faite à tel ou tel parti, au centre gauche ou à la gauche dans l’administration des affaires de la France. Il s’agit du choix d’une politique à laquelle les hommes sensés de tous les partis doivent pouvoir s’associer dans l’intérêt du pays. Une chose est certaine, c’est qu’on ne peut plus vivre longtemps ainsi dans une situation qui depuis trois