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fiance, et qu’en trois mois cette situation a été dilapidée, à demi perdue, conduite au point où elle est aujourd’hui. Elle a été pour le moins singulièrement compromise par les partis, par des complicités bien diverses, volontaires ou involontaires. Tout le monde y a contribué, si l’on veut, les uns par leurs emportemens et leurs prétentions, les autres par leur faiblesse et leur indécision. Le fait est qu’à partir du jour où l’on a cru que la république entrait définitivement dans son règne, le danger a commencé, les complications n’ont plus tardé à se multiplier et à s’aggraver. Que les radicaux, dès le premier moment, aient joué leur rôle d’agitateurs, qu’ils aient prétendu au pouvoir et essayé de rendre tout impossible pour se frayer un chemin, qu’ils se soient du moins efforcés d’introduire dans la république nouvelle leurs passions exclusives, leurs idées excessives, leurs procédés révolutionnaires, ce n’est pas là en vérité ce qui peut surprendre : les radicaux ne sont pas faits pour aider les gouvernemens et pour rendre la vie facile même aux régimes qu’ils préfèrent. Ils étaient dans leur rôle en suscitant toute sorte de difficultés, en tentant audacieusement de s’imposer par le contingent qu’ils apportaient à une majorité républicaine ; mais ce qu’il y a de plus grave, de plus dangereusement significatif, c’est que les modérés eux-mêmes ont peut-être contribué auiant que les radicaux, quoique d’une autre manière et dans une autre mesure, à laisser se développer cette situation pleine de troubles et de faiblesses qui existe aujourd’hui. Ils ne le voulaient pas, ils n’y ont pas moins aidé par une sorte de connivence directe ou indirecte qui n’a eu d autre résultat que de les affaiblir eux-mêmes en prolongeant une illusion.

L’erreur, la fatale erreur des partis républicains modérés, au moment où s’inaugurait l’ordre nouveau avec la présidence de M. Jules Grévy, l’erreur de ces groupes a été de ne pas prendre posiiion dès le premier jour, de ne pas rester ouvertement dans la victoire commune qu’on venait d’obtenir avec des idées précises, avec leur politique, avec leur rôle de modérateurs avoués et résolus. Ils ont peut-êcre senti la nécessité de cette conduite ; ils n’ont pas méconnu le danger des exagérations et des prétentions qui allaient se produire. Ils ont hésité ; ils ont craint de trop se hâter, de paraître suspects, d’avoir l’air de se replier vers d’autres fractions modérées dont l’alliance les aurait compromis. Ils ont cru sans doute agir avec plus de prudence ou d’habileté en suivant jusqu’à un certain point le mouvement, en acceptant une solidarité complète avec une majorité dont ils ne partageaient pas toutes les idées ou en faisant des concessions auxquelles ils se réservaient de mettre des limites. Ils ont pu réussir quelquefois à demi ; mais ils n’ont pas vu qu’ils jouaient un jeu de dupes pour eux-mêmes et pour leur politique, qu’en entrant dans cette voie ils se condamnaient à des transactions perpétuelles, à des abdications graduelles devant des exigences croissantes, et sous prétexte de maintenir la cohésion d’une