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excuse au prétentieux étalage de pochades et de barbouillages enfantins au milieu desquels on est presque surpris de rencontrer leurs toiles négligées, mais vivement observées. Tous deux ont le sens vif des décompositions lumineuses dans les intérieurs parisiens; tous deux trouvent des finesses singulières de colorations pour rendre l’aspect des carnations de femmes fatiguées par les veilles et le frémissement léger des toilettes mondaines. M. Degas, plus mûr et plus habile, possède en plus une certaine expérience de dessinateur dont il se sert à l’occasion et qu’il ne parvient pas toujours à déguiser. Comme peintre de mœurs contemporaines, M. Degas pourrait prendre un bon rang; mais il est difficile de voir comment il le prendrait par des procédés nouveaux, et en quoi un homme qui combine habilement l’imitation des aquarellistes anglais avec l’imitation de Goya se montre plus indépendant que ses confrères des Champs-Elysées imitant Terburg, Pieter de Hooghe, Decamps, Meissonier ou Fortuny.

Si la Société des indépendans ne paraît pas avoir chance de durée, il n’en va pas de même pour la jeune Société des aquarellistes français qui vient d’ouvrir sa première exposition dans la rue Laffitte. Ceux-ci n’affichent aucune prétention, n’étalent aucun programme. Tous sont des artistes déjà connus, qui doivent leur renommée au travail et au talent. Ce n’est pas sans plaisir qu’on retrouve à leur tête, marchant d’un pied encore alerte, de respectables combattans du romantisme, les compagnons ou les disciples de Bonnington, de Decamps, d’Eugène Delacroix, de Roqueplan, de Louis Boulanger, de Célestin Nanteuil. Comme tous les survivans de cette glorieuse époque, ils n’ont rien perdu de leur ardeur. La renaissance de 1830, que les naturalises d’aujourd’hui affectent, non sans une grossière ingratitude, d’oublier ou de mépriser, s’étendit à tous les genres et à tous les procédés. Tous les moyens d’expression, inventés ou poussés à la perfection par les artistes du XVe, du XVIe et du XVIIe siècle, puis inconsidérément délaissés par ceux du XVIIIe, la gravure à l’eau forte, la gravure sur bois, lui doivent, ainsi que la peinture à l’aquarelle, leur vaillante résurrection. C’est dans ces heures joyeuses, entre 1825 et 1845, qu’Eugène Lamy, Eugène Isabey, Henri Baron, remportèrent leurs premières victoires. Les voici donc, toujours les mêmes, toujours épris des feutres empanachés, des jupes bouffantes, des mobiliers étranges, vivant au milieu des pages sourians, des chevaliers, des soudards, des moines, des grandes amoureuses. La fantaisie est restée la maîtresse fidèle qui continue à les égarer, parmi les donjons fantastiques et les paysages de théâtre, au milieu de ce monde invraisemblable et charmant dont Shakspeare et Alfred de Musset leur avaient ouvert les portes enchantées. Quand on voit la Querelle après déjeuner, les Suites d’un duel, le Rendez-vous par M. Eugène Isabey, on est pris de l’envie de relire Don Paez, Portia, les Caprices de Marianne. La désinvolture avec