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qu’ils tentent d’abuser par leur casuistique un pays qui, grâce à Dieu, se souvient encore des Provinciales, une telle confusion des rôles, des situations et des temps n’était pas tolérable, et nous devions la combattre au nom de l’histoire, au nom du vrai droit avant de lui opposer d’autres argumens.

Quand le roi de France expulsait les jésuites ou fermait leurs établissemens, ce n’était pas seulement comme roi qu’il les frappait, c’était comme évêque du dehors et comme fils aîné de l’Église; c’est en cette qualité qu’il autorisait ou prohibait les congrégations, c’est dans sa prérogative ecclésiastique et comme gardien d’une religion d’état qu’il trouvait une assez souveraine autorité pour dire aux unes : « Allez et enseignez, » aux autres : « Je vous bannis pour le plus grand bien du royaume et de l’église. » Le gouvernement actuel n’a sans doute pas la prétention ridicule de ressusciter des titres et prérogatives qui sont enfouis avec le dernier de nos rois dans la tombe où il dort. Nous avons vu bien des choses étonnantes, nous ne nous représentons pas encore M. le ministre de l’instruction publique en évêque du dehors. Qu’on cesse donc d’invoquer un droit que la royauté légitime elle-même n’a jamais exercé qu’en vertu de son institution divine et qui, virtuellement aboli depuis 1789, l’est en fait depuis près de trente ans. Au lieu de recourir à des subtilités de procureur pour soutenir une thèse insoutenable, on ferait mieux de dire tout bonnement qu’on a peur et qu’on ne veut plus de la concurrence. Les ordonnances et les édits royaux, la pétition Montlosier, le rapport légèrement retouché de la commission de 1828, celui de Portalis, tout ce vieux grimoire, toute cette poussière d’ancien régime n’ont été soulevés que pour obscurcir et compliquer une question d’une clarté parfaite. Il n’y a que les âmes naïves ou les personnes atteintes de jésuito-manie qui s’y soient trompées. Pareillement, l’opinion libérale ne s’est pas laissé prendre aux avances que le cabinet a jugé à propos de faire au clergé séculier. Une sollicitude aussi touchante a généralement paru plus intéressée que sincère, et la lettre de M. le ministre des cultes à l’évêque de Grenoble n’a pas eu beaucoup plus de succès que l’érudition de son collègue. Bref, toute cette campagne a paru louche, et, dès le principe, elle a rencontré dans l’opinion d’invincibles défiances : on n’a pas pu, on ne pourra jamais lui faire croire que le bien de l’état, celui de l’Université commandaient au gouvernement de bouleverser toute notre législation et de provoquer dans ce pays déjà si divisé un redoublement des passions révolutionnaires et religieuses.


ALBERT DURUY.