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grande chose, que j’ai faite avec vous, alors que vous venez de proclamer la liberté de l’enseignement, la libre diffusion des doctrines, non-seulement pour les individus, mais pour les associations, alors que vous venez d’autoriser une grande, une très grande expérience, une si grande nouveauté dans ce pays, arrêtez-vous là, ne compliquez pas le problème... » Ainsi parlait M. Jules Ferry, M. Jules Ferry lui-même dans la séance du 13 juin 1875; nous l’entendons, nous le voyons encore ! Nous entendons également l’honorable M. Pascal Duprat se déclarer partisan de la liberté d’enseignement, « non-seulement pour les individus, mais aussi pour les corporations. »

Ainsi, dans la pensée de M. Jules Ferry, le législateur de 1875 avait fait une grande chose en complétant l’œuvre du législateur de 1850, en proclamant la libre diffusion des doctrines pour les associations, comme pour les particuliers. Et cette grande chose, M. Jules Ferry déclarait en réclamer sa part. Quorum pars parva fui! Cette glorification de l’œuvre du législateur de 1875 par le ministre actuel de l’instruction publique nous étonne et nous afflige aujourd’hui ; elle passa presque inaperçue quand elle se produisit, tant elle était naturelle dans la bouche d’un orateur républicain, tant il est vrai que sur le fond même de la loi, sur le principe de la liberté d’enseignement, étendu à tout le monde, aux membres des congrégations non autorisées comme au commun des citoyens, il ne pouvait s’élever de contestation sérieuse. Au surplus si ce principe avait été menacé, l’éminent homme d’état qui avait tant contribué par l’autorité de sa parole et de son exemple à l’introduire dans notre législation, M. Thiers, qui vivait encore, eût sans doute retrouvé pour défendre son œuvre un peu de cette chaleur communicative qu’il tenait toujours en réserve pour les grandes circonstances. N’était-ce pas sous sa présidence, en 1873, qu’un projet de loi sur la réorganisation du conseil supérieur avait été présenté en commun par M. le duc de Broglie et par M. Waddington, le même qui vient de contresigner comme président du conseil les projets de M. Jules Ferry? N’était-ce pas son gouvernement, ses ministres qui avaient soutenu ce projet dont l’idée fondamentale, les principales dispositions, le libellé même étaient empruntés à la loi de 1850. N’était-ce pas enfin à son influence, à ses conseils qu’on devait attribuer cette énorme majorité de 530 voix contre 103 par laquelle l’assemblée nationale avait adopté le projet Waddington-de Broglie? Non, certainement, si la loi de 1875 eût été sérieusement contestée dans son principe, M. Thiers n’eût pas gardé le silence. Il eût jeté dans la balance le poids de sa parole; on l’eût vu monter à la tribune et de sa voix la plus incisive rappeler, comme dans la discussion de 1850, le parti républicain « à la pudeur. »