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L’ÎLE DE CYPRE.

s’inspira. Sur l’architecture civile et militaire, nous sommes moins renseignés; il ne nous est pas resté une seule enceinte de ville, pas le moindre débris des forteresses ou des palais de ces princes qui étonnaient la Grèce par leur richesse et par les recherches de leur luxe. Quant à l’architecture funéraire, les matériaux ne nous manquent pas : à lui seul, M. de Cesnola a ouvert dans l’île des milliers de tombes; mais presque toutes sont souterraines, de petite dimension et simplement décorées. Les tombes des riches ne se distinguent guère que par la valeur des objets qu’elles contiennent, vases, terres cuites, ustensiles et bijoux, coupes et urnes de verre; parfois aussi elles se signalent par le travail soigné de la stèle qui les surmontait, ou du sarcophage très orné que renfermait le caveau. C’est seulement près de la nouvelle Paphos que l’on trouve une nécropole toute creusée dans le roc qui, par l’ampleur de ses avenues, de ses vestibules et de ses façades monumentales, rappelle les belles sépultures de la Lycie et des autres régions de l’Asie-Mineure ; c’était peut-être le cimetière royal des grands prêtres de Paphos. N’oublions pas certaines chambres construites à la surface du sol, en blocs énormes, à peine dégrossis; la couverture en est formée par de puissans monolithes taillés en forme de voûte ou d’ogive. La piété chrétienne s’en est emparée. L’une de ces chambres, qui se trouve aux portes même de Larnaca, a été décrite par tous les voyageurs sous le nom de Panaghia Phaneromeni ou de Chapelle des Amoureux; une autre, qui se voit près des ruines de Salamine, est appelée par les gens du pays la prison de Sainte-Catherine. A la dimension des pierres et à leur mode d’assemblage, on y a reconnu, avec toute vraisemblance, des tombes phéniciennes. Le goût phénicien n’est pas moins sensible dans l’arrangement des stèles de Golgos, ornées de ces sphinx et de ces lions affrontés que la Phénicie aimait à employer comme motifs de décoration funéraire ; on le retrouve aussi dans ces volutes superposées, d’un dessin lourd et bizarre, qui appartiennent à ce que l’on a nommé l’ionique primitif ou le proto-ionique. Ce type, très ancien, a été signalé sur plusieurs points du monde asiatique, en Assyrie, en Cappadoce, ailleurs encore; les Grecs en ont tiré plus tard une de leurs plus nobles formes architecturales. Sur les sarcophages, vous reconnaissez à chaque instant des moulures et des symboles propres à la Phénicie, ses palmettes, ses rosaces, ses fleurs de lotus, son croissant et ses étoiles. Ce style, riche et compliqué, vous semble trop chargé d’ornemens, pour peu que vos yeux soient accoutumés à l’élégante et simple pureté de l’ornementation grecque. Dans les traditions qu’il applique, derrière la Phénicie, vous devinez cette Egypte dont la Phénicie a été pendant