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L’ÎLE DE CYPRE.

trouver les proportions et en rétablir le plan. Qu’il ait déterré seulement une base ou un chapiteau, il sait à quel ordre appartenait le temple, il calcule, à quelques centimètres près, la hauteur de la colonne et celle de l’entablement, il peut dire quelles dispositions générales avaient été adoptées, quels étaient le style et le goût de la décoration. Grâce à cette suite d’observations, de comparaisons et de calculs, on voit se relever sur le papier l’édifice même que les premiers explorateurs de la contrée avaient pu croire détruit et perdu sans retour.

La tâche de l’architecte est plus difficile quand il étudie les monumens de l’art oriental, de l’art égyptien, assyrien ou phénicien. Là, pour qu’il parvienne à restaurer un ensemble d’une manière probable, il lui fait retrouver sur le terrain plus d’élémens certains, des vertiges plus nets et mieux définis de l’œuvre du constructeur d’autrefois. C’est que l’architecture orientale, l’architecture égyptienne par exemple, n’est pas de même que la grecque, un art chiffré ; les diverses parties d’un monument n’y sont pas dans un rapport constant les unes avec les autres. Comme l’a très bien dit M. Charles Blanc, « les monumens égyptiens ont des dimensions, ils n’ont pas encore de proportions. On n’y voit point de relation établie et voulue entre la hauteur du chapiteau et la hauteur de la colonne. Tantôt les mêmes colonnes sont couronnées de chapiteaux différens, tantôt des chapiteaux de même hauteur surmontent des colonnes inégales en épaisseur et en élévation. Les Grecs, admirant surtout la création dans la plus parfaite de ses œuvres qui est l’homme, voulurent imiter l’organisme du corps humain. Ils mirent dans leurs édifices des proportions, c’est-à-dire qu’ils choisirent un des membres de l’architecture pour servir de module, de mesure à tous les autres, de façon qu’étant donnée la mesure d’une seule partie, on pût reconstruire les autres parties et le tout, de même que, le doigt d’un homme étant connu, on pouvait en induire les proportions de l’homme entier, d’après le canon de Polyclète[1]. »

Ces rapports constans qui n’existent pas entre les divers membres de la construction, nous ne les retrouvons pas davantage chez les Orientaux, entre les différentes parties dont se compose, en plan, l’édifice par excellence, celui qui, chez tous les peuples, a le plus de grandeur et d’unité, le temple. Le temple égyptien n’est pas un tout organique comme le temple grec. Le sanctuaire y est réduit à sa plus simple expression ; c’est ce que les écrivains grecs qui décrivent l’Égypte appellent le naos, une petite chapelle monolithe, parfois même seulement une niche pratiquée dans la paroi

  1. Grammaire des arts du dessin, p. 160.