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comme un des fondateurs de leur indépendance, les beaux esprits chez nous se donnaient carrière : « Les croix à la jeannette, disaient-ils, ont un cœur, les croix à la De Grasse n’en ont pas. » Intelligite et erudimini, vous qui commanderez un jour des escadres!

Il faut que les stratèges soient brefs dans leur défense, car le temps leur a été avarement mesuré. « Au signal de la clepsydre, » ils devront quitter la tribune. Qu’ils en descendent d’eux-mêmes, car le peuple serait d’humeur à les y aller chercher. Quelques mots heureusement suffisent pour plaider une cause qui serait gagnée d’avance, s’il y avait encore la moindre justice dans Athènes. « Une mission a été donnée; cela est incontestable. Pourquoi cette mission n’a-t-elle pas été accomplie? Toutes les violences, toutes les perfidies de Théramène n’amèneront pas les accusés à déguiser la vérité. La tempête qui s’est élevée a contraint les vaisseaux, les quarante-sept trières comme le reste, à chercher au port le plus voisin un abri. Théramène et Thrasybule ne sont pas plus coupables que les généraux. » Le peuple est ébranlé; tous les pilotes sont venus attester l’impétuosité de la tourmente. Les prytanes se consultent. « Remettons, proposent-ils, l’affaire à l’assemblée prochaine; à cette heure avancée, il serait impossible de distinguer les mains. Nous essaierions vainement de compter les suffrages. » Ce ne sont certes pas les assemblées qui manquent ; il y en a régulièrement trois au moins par mois. N’en peut-on pas d’ailleurs convoquer d’autres d’urgence? Que le peuple se rassure; les prytanes ne laisseront pas chômer sa justice. Les accusés ont obtenu caution; ils sont libres; c’est à eux de bien employer le temps qu’on leur laisse. Et la haine, croit-on donc qu’elle va demeurer inactive? Le principal meneur de la cabale, le promoteur ardent de la persécution, ce n’est pas Thrasybule, c’est Théramène, ce Théramène qui sera un jour l’un des trente tyrans, et que les trente immoleront dès qu’il refusera de les suivre dans leurs excès. Théramène est déjà un personnage; ses ennemis l’appellent Cothurne, sous prétexte qu’il essaie toujours de s’ajuster aux deux partis; mais ici le soin de sa sûreté l’a rendu résolu. Le peuple ne se paiera pas de discours; on lui doit au moins une victime : Théramène ou les généraux.

De délai en délai, on était arrivé au mois d’octobre de l’année 406 avant notre ère; la fête des Apaturies allait se célébrer. Consacrée à Minerve et à Jupiter, cette fête était une des grandes solennités publiques. Elle durait trois jours, trois jours de réjouissances, pendant lesquels les frères et les parens se rassemblaient les uns chez les autres. Combien de chers absens n’y prendront point part! Vingt-cinq trières ne périssent pas avec leurs équipages sans laisser de nombreux vides dans la cité; Athènes est remplie de vêtemens de