Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 33.djvu/323

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


comité central savaient fort bien que la question sociale restera insoluble tant que l’état ne sera pas en mesure de donner 25,000 livres de rente à ceux qui les désirent et ne veulent rien faire pour les gagner. C’est pourquoi, afin de faire patienter une population qui pouvait facilement devenir trop impatiente, on entama avec les maires d’illusoires négociations. De cette façon, on gagna du temps; les hostilités commencèrent; on envoya la fédération contre l’assemblée nationale, et elle reçut des paquets de mitraille au lieu de la félicité que ses maîtres lui avaient annoncée.

Les préparatifs d’attaque contre Versailles, que l’on devait enlever, l’action diplomatique avec les maires de Paris, laissaient quelques loisirs aux membres du comité central, et ils en profitaient pour faire des proclamations et des lois. Cela inspirait alors une douce gaîté aux Parisiens, qui dans l’intrusion de ce singulier gouvernement ne voyaient encore qu’une énorme explosion de ridicule. Cremer a très nettement reproduit l’impression générale lorsqu’il a dit : « Qui connaissait ces noms à Paris ? Cela n’avait point de consistance et ne pouvait en avoir; il suffisait qu’ils se montrassent pour que tout le monde en rît. » Comment ne pas rire en effet, malgré le dégoût dont on était écœuré, lorsqu’on lisait sur une affiche placardée sur tous les murs : « La journée du 18 mars... sera appelée dans l’histoire : la journée de la justice du peuple! » Dès la première heure, on ment avec impudence ; on sait que la population parisienne est crédule entre toutes, qu’elle a une faculté d’inventions prodigieuse, qu’elle ne se refuse à aucune fable et qu’elle adopte sans discussion possible les erreurs les plus extraordinaires et les moins justifiables. Un membre du comité central, Lucien Combatz, nommé directeur général des lignes télégraphiques, lance une proclamation dans laquelle il déclare que toutes les communications avec la province sont rompues : « On veut nous tromper. Les employés sont à Versailles avec le roi. Nous signalons au peuple de Paris ce procédé criminel. C’est une nouvelle pièce à charge dans ce grand procès entre peuples et rois. » Ce mensonge va se perpétuer pendant deux mois, se reproduire sous toutes les formes, se répéter jusqu’à faire illusion à ceux-là même qui l’ont inventé et qui savaient bien qu’il n’y avait ni roi ni peuples en présence, mais seulement la république et la commune.

Celle-ci pourtant n’avait point encore légalement pris naissance ; en attendant que des élections insuffisantes (481,970 électeurs inscrits, 224,197 votans) l’eussent mise au monde, le comité central gouvernait, et son premier soin fut de faire quelques largesses à la population; ce césar à quarante têtes jetait des sesterces à son peuple : « Il sera distribué aux vingt arrondissemens la somme d’un million résultant de l’économie réalisée par notre présence au pouvoir. »