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plaignirent de ce que, contrairement à la loi, leurs cliens fussent jugés à huis clos; ils osèrent demander que les audiences fussent réellement publiques et insistèrent pour qu’elles se tinssent dans une salle plus vaste, au besoin dans la salle des Pas-Perdus. « La publicité n’est pas supprimée, répondit en substance le président, mais le grand nombre des accusés et des témoins ne laisse pas de place au public. » Dans cette affaire, il y avait en effet une centaine d’accusés et une multitude de témoins, ce qui tirait le tribunal d’embarras. Ces procès de propagande révolutionnaire qui se répètent si souvent enveloppent en effet d’ordinaire une foule de prévenus, liés les uns aux autres par de secrets engagemens ou poursuivis comme tels. Cela permettait aisément d’éluder la publicité de l’audience pendant que les comptes rendus officiels, les seuls autorisés, ne donnaient que les noms et l’ordre d’interrogatoire des prévenus et des témoins, sans aucun fait, sans aucune déposition qui permît de juger de la gravité du délit et de la justice du châtiment.

Depuis une année environ, ému de l’audace de ses ennemis, le gouvernement a, pour cette sorte d’affaires, montré moins de scrupules; il a modifié la législation et restreint les droits du jury en même temps que limité la publicité. Il s’est en Russie passé quelque chose d’analogue à ce que vers le même temps nous avons vu en Allemagne. Dans sa lutte avec les nihilistes, le gouvernement de Saint-Pétersbourg a été entraîné à restreindre les droits du jury et la publicité des débats judiciaires, comme dans sa lutte avec les socialistes M. de Bismarck a essayé de borner les droits du parlement, et au moyen de son projet de discipline parlementaire a prétendu restreindre la publicité des débats des chambres [1]. Les gouvernemens, maîtres d’imposer leurs convenances, ont peine à résister à de semblables tentations. Tout cependant n’est point profit pour le pouvoir dans ce silence de l’audience et cet éloignement du public. Pour l’opinion, qui n’en peut apprécier les motifs, les condamnations ainsi prononcées dans l’ombre gardent forcément quelque chose d’obscur et d’équivoque, il devient aisé aux gens malintentionnés d’ériger en victimes innocentes ou en martyrs de la liberté les fous les plus insensés ou les criminels les plus dangereux. En s’enveloppant de mystère, la justice paraît emprunter la procédure et les formes arbitraires de la IIIe section, elle semble n’être plus que l’accessoire et la complice de la haute police, et cette fâcheuse ressemblance la rend naturellement suspecte. Et cependant,

  1. Les tribunaux allemands du reste n’avaient pas eu pour la publicité de la justice plus de respect que les tribunaux russes. Depuis le double attentat de Hœdel et de Nobiling contre l’empereur Guillaume en 1878, nombre de procès pour offenses à l’empereur ont été jugés à huis clos.