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conspirations et les agitations politiques des dernières années. Les attaques, les attentats dont elle a été l’objet n’ont fait que la consolider : depuis le coup de revolver tiré sur l’empereur Alexandre, la IIIe section est en train de redevenir la vraie souveraine de l’empire. En face de la propagande révolutionnaire, en face de sociétés secrètes savamment organisées et sans scrupule, le gouvernement est moins que jamais disposé à licencier une police qui lui paraît le seul moyen de combattre à armes égales contre ses mystérieux ennemis. Combien de temps durera cette lutte déplorable de deux puissances occultes dont l’une semble appeler et justifier l’autre? Personne ne le saurait dire. Il est difficile cependant de ne pas remarquer combien l’omnipotence de la police impériale s’est dernièrement montrée inefficace non-seulement contre la perpétration, mais contre la répression même des crimes commis au plus grand jour. A Pétersbourg, à Kief, à Odessa, à Kharkof, dans toutes les grandes villes, elle a été impuissante à garantir la sécurité personnelle de ses chefs, elle n’a su ni les protéger contre le poignard des assassins, ni découvrir et arrêter les coupables. Si l’on devait juger d’une institution par ses résultats pratiques, les conservateurs les plus décidés pourraient douter de l’efficacité réelle d’un tel instrument de gouvernement. L’observateur est même tenté de se demander s’il n’y aurait pas un lien naturel, une sorte de connexité cachée entre l’institution favorite de l’empereur Nicolas et le développement des sociétés secrètes, ou mieux, les progrès de la propagande révolutionnaire en Russie.

Comment ne pas s’apercevoir en effet que c’est à l’ombre et pour ainsi dire à couvert de cette haute police qu’ont germé et grandi de tous côtés, dans la jeunesse des deux sexes, les idées radicales, le socialisme, le nihilisme et spécialement cet esprit de conspiration, ce goût pour les associations secrètes et les affiliations clandestines, ce penchant aux moyens ténébreux et aux voies souterraines qui aujourd’hui est un des principaux caractères de l’esprit révolutionnaire en Russie, et qui pour nous rappelle par plus d’un trait les fatales habitudes de conjuration, d’espionnage et de trames silencieuses des carbonari et des sectes italiennes, au temps où les gouvernemens de la péninsule combattaient leurs ennemis avec cette même arme d’une police arbitraire et omnipotente.

La IIIe section qui, à côté des tribunaux réguliers, maintient une juridiction anormale est la plus grave infraction aux grands principes proclamés par la réforme judiciaire. Ce n’est pas la seule; il en est d’autres moins connues ou moins apparentes que l’observateur impartial a le devoir de signaler. Ce n’est pas uniquement en dehors des nouveaux tribunaux, c’est dans leur enceinte, jusque dans le temple élevé à la justice, que se rencontrent des dérogations