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occulte enlace la société russe. Il y a un comité mystérieux qui s’appelle lui-même le « gouvernement révolutionnaire, » qui est partout et qui est insaisissable. Il prétend avoir une imprimerie à lui, et le fait est qu’il a son journal, Terre et Liberté, où il expose ses plans de réforme sociale, où il entre au besoin en polémique avec l’administration. Il fait afficher ses proclamations et distribuer ses écrits, il signifie des condamnations aux principaux fonctionnaires, et il n’est que trop vrai que ses ordres sont exécutés souvent avec une ponctualité redoutable. Son action se manifeste tantôt sous la forme de cette émeute qui a récemment troublé la ville de Rostof sur le Don, tantôt sous la forme des actes de meurtre dirigés contre le général Mezentsof, contre le général Krapotkin, contre le général Drenteln. Le dernier attentat contre le tsar n’est que le sinistre couronnement de cette suite de violences, dont les auteurs restent souvent inconnus et qui laissent après elles une vague impression de terreur même quand elles ne réussissent pas. Ce dernier attentat contre l’empereur, éclatant en plein Pétersbourg et suivant de si près tant d’autres tentatives meurtrières, a excité naturellement une vive et profonde émotion ; il a produit ce que produisent fatalement les crimes de ce genre, un mouvement de réaction un peu effaré. De là les mesures qui se sont succédé depuis l’attentat et qui ne sont peut-être que les préludes de rigueurs nouvelles.

On a créé à Saint-Pétersbourg, à Odessa, à Kharkof, de grands gouvernemens militaires qui, avec les gouvernemens existant déjà à Varsovie, à Kief, embrassent la plus grande partie de l’empire, et à la tête desquels on a placé par un choix habile les généraux qui ont été les héros de la dernière guerre d’Orient, Gourko, Totleben, Loris Melikof. Ce sont, à dire la vérité, les chefs d’un état de siège universel qui disposent de tout sous l’autorité absolue de l’empereur. Ils ont des pouvoirs sans limites sur l’administration, sur la police, sur la justice, sur les universités, et le gouverneur de Saint-Pétersbourg, le général Gourko, a déjà publié un arrêté d’une sévérité assez étrange. Il ne se borne pas à remettre en vigueur d’anciennes dispositions sur les passeports, sur la possession des armes, sur les droits de résidence; il fait aux propriétaires une obligation, sous peine d’amende, d’avoir à toutes les portes de leurs maisons des gardiens qui doivent, venir en aide à la police, arrêter les suspects, empêcher l’affichage des papiers non autorisés. C’est un usage qui n’a, dit-on, rien de nouveau en Russie; il est assez original comme moyen de police politique. Le gouvernement de Saint-Pétersbourg est certes fondé à se défendre. Jusqu’à quel point réussira-t-il avec ces procédés d’une réaction emportée et méticuleuse, avec ces facultés extraordinaires dont il s’arme? Ce ne sont jamais les pouvoirs qui lui ont manqué, puisqu’il les a tous. A chacune de ces tentatives qui se sont produites dans ces derniers temps, il a cru devoir prendre des mesures nouvelles, il a essayé de fortifier la répression, il a multiplié