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ne s’agit que de tracer un portrait de l’homme moral, ou mieux encore du grand écrivain : c’est peu de chose pour suivre dans le détail quotidien une vie tout entière. D’ailleurs, quand les descendans de Montesquieu livreraient au public les correspondances de leur illustre parent et quand nous aurions de lui comme de Voltaire huit ou dix mille lettres, nous connaissons assez Montesquieu pour pouvoir affirmer qu’il y manquerait toujours deux choses : des événemens et cette flamme de passion qui remplit à défaut d’événemens tant de correspondances. Même aux choses littéraires de son temps Montesquieu, dans les quelques lettres que nous avons, ne semble accorder qu’une attention distraite. Il est tout entier à son œuvre, aussi est-il tout entier dans son œuvre. Éditons-le, ne le racontons pas.

Aussi nous semble-t-il que M. Laboulaye, dans son édition, a fait précisément ce que M. Vian aurait dû se contenter de faire et que les curieux avertissemens dont il a fait précéder chacune des œuvres de son auteur donnent la juste mesure de ce que l’on peut mêler de détails biographiques à l’analyse et à l’histoire des œuvres. Non pas à la vérité que nous approuvions sans réserve l’édition de M. Laboulaye, ni surtout l’esprit de son commentaire. « Il est une foule d’allusions, dit M. Laboulaye, que comprenait à demi-mot le lecteur du XVIIIe siècle... et qui sont aujourd’hui des énigmes pour nous. C’est la difficulté que nous avons essayé d’écarter, en donnant le mot de ces allusions de façon qu’il soit aisé d’en saisir aujourd’hui la portée. » Rien de mieux et rien de plus piquant. C’est en effet un trait du génie de Montesquieu. Il a des obscurités voulues, des énigmes calculées, il a d’ailleurs des complaisances pour le goût de son siècle. « Vos recherches, écrit-il en conseillant à l’abbé de Guasco de mêler à je ne sais quel mémoire d’érudition je ne sais quelle histoire galante, vous feront lire des savans, et un trait de galanterie vous fera lire de ceux qui ne le sont pas. » Et d’autre part, tandis qu’autour de lui les philosophes ses contemporains bâtissent avec des matériaux imaginaires leurs cités chimériques, et reconstruisent l’homme sur le modèle d’Otaïti, le seul Montesquieu n’avance rien qu’il n’appuie de l’autorité de l’expérience et de l’histoire; mais il ne faut pas aller plus loin. Il ne faut pas prétendre que l’Esprit des lois soit indifférent à toute préoccupation dogmatique, que l’on s’est mépris étrangement jusqu’ici d’y voir « une philosophie de la politique » et que pour l’entendre on doive commencer par lire Athènes ou Rome partout où l’auteur a écrit « république, » France partout où il a mis « monarchie, » Turquie partout où il a mis « despotisme, » car ce ne serait pas seulement diminuer Montesquieu, ce serait vraiment altérer et fausser sa pensée. C’est comme si l’on prétendait que les Maximes de La Rochefoucauld ou les Caractères de La Bruyère ne sont vrais que du Français et du Français du XVIIe siècle. On peut le soutenir, on l’a soutenu, mais alors on ne commente plus, on n’interprète plus Montesquieu, La Bruyère ou La Rochefoucauld,