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Il ne faut pas se nourrir d’illusions, il n’y a d’amortissement efficace que celui qui est obligatoire, faisant partie des engagemens pris vis-à-vis des créanciers et auquel on ne peut pas plus se soustraire qu’au paiement des intérêts eux-mêmes ; celui-là seul avec les intérêts composés éteint à coup sûr la dette dans un temps donné. Tous les autres systèmes sont illusoires. Ou on les détourne de leur destination comme on l’a fait pour les dotations spéciales qui avaient été créées autrefois chez nous, ou si, comme en Angleterre depuis 1829, on se borne à racheter la dette avec les excédans de recette, on arrive à des résultats insignifians. Dans ce dernier pays, depuis 1815, l’intérêt de la dette a été diminué par différens procédés d’environ 130 millions par an. Sait-on pour combien figure le rachat avec les excédans de recettes ? Pour 14 millions de francs seulement. C’est dérisoire, et on peut déclarer hautement que, si l’on n’avait en France que les excédans de recette pour atténuer la dette, qui est aujourd’hui de plus de 20 milliards, nous en serions grevés à peu près à perpétuité. Quelqu’un a dit : « Plus la démocratie a fait de progrès en France et moindre a été l’amortissement. » Cela est parfaitement vrai et naturel. La démocratie n’aime pas les économies et ne les comprend pas, elle ne comprend que les grandes dépenses pour donner du travail aux ouvriers et augmenter, croit-elle, la richesse publique.

Je sais bien qu’il y a des financiers aussi qui se préoccupent peu de la perpétuité de la dette et qui pensent que tout le problème à résoudre est d’augmenter la richesse. « Quand le fardeau est trop lourd, a dit Robert Peel, il faut renforcer la monture. » Le chiffre de la dette n’est rien, ce qui est tout c’est la faculté des contribuables, et on cite l’exemple de l’Angleterre qui a vu, en 1815, l’intérêt de sa dette absorber 9 pour 100 de son revenu, et qui aujourd’hui ne consacre plus à cet intérêt que 3 pour 100 de ce même revenu, bien que la dette ait diminué tout au plus de 3 milliards. Cette thèse est plus spécieuse que fondée. Sans doute, pour mesurer la charge qui pèse sur un peuple, il faut la comparer avec la force dont il dispose. La France paie plus facilement 1,200 millions d’intérêts par an à ses créanciers que la Turquie n’en pourrait acquitter 200, bien que la population des deux pays soit à peu près la même. Mais il ne faut pas abuser de cette comparaison; les peuples les mieux établis, les plus riches, surtout les plus riches, subissent des crises financières, ils traversent quelquefois des révolutions, comme chez nous, et éprouvent des temps d’arrêt dans leur prospérité. Alors le poids de la dette qui pouvait, en temps normal, n’être pas trop lourd, devient écrasant; on ne peut plus faire face aux engagemens qu’en empruntant à nouveau et en