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entreprise exige du courage de plus d’un genre. » Kléber, voyant dans cette phrase un reproche indirect, répliqua assez vivement :


« Vous seriez injuste, général, si vous preniez pour une marque de faiblesse et de découragement la véhémence avec laquelle je vous ai exposé nos besoins. Je vous l’ai déjà mandé, l’événement du 1er août n’a produit chez le soldat qu’indignation et désir de vengeance ; quant à moi il importe peu où je doive vivre, où je doive mourir, pourvu que je vive pour la gloire de nos armes et que je meure ainsi que j’aurai vécu. Comptez sur moi dans tout concours de circonstances, ainsi que sur ceux à qui vous ordonnerez de m’obéir.

« J’ai pris, à la vérité, beaucoup d’humeur contre la marine, l’ayant vue sous ses rapports les plus dégoûtans ; l’énormité des bagages que l’on a déchargés à Alexandrie, la sorte d’élégance que les officiers de mer étalent encore dans les rues, font bien voir que peu d’entre eux ont essuyé des pertes particulières ; d’ailleurs les Anglais ont eu le désintéressement de tout rendre aux prisonniers et de ne point souffrir qu’il leur fût soustrait un iota. Il n’en a pas été de même à l’égard de nos officiers de terre ; personne n’a plaidé leur cause, et, trop fiers sans doute pour la plaider eux-mêmes dans cette circonstance, ils arrivèrent ici nus, et la plupart d’entre eux ont mieux aimé se jeter à la mer que de se rendre. »


Le ton de cette réponse est encore sans aigreur, mais la mésintelligence entre Kléber et Bonaparte ne tarda pas à s’accentuer. Pendant que le premier s’attachait à ménager les populations, à leur inspirer confiance par une administration intègre et impartiale, Bonaparte au contraire, appliquant le système qu’il avait déjà mis en pratique en Italie, les écrase d’impôts, les pressure de toute manière et ordonne à Kléber d’en faire autant. Celui-ci répond alors : « Je vous prie de me permettre de rejoindre ma division ; je vois ma conduite trop en contradiction avec vos ordres, trop opposée au système d’administration qui paraît être adopté, pour n’être pas certain de vous déplaire. »

Dans une autre circonstance, Bonaparte ayant paru émettre des doutes sur la bonne gestion des finances, Kléber, profondément blessé, lui écrit aussitôt :


« Je reçois à l’instant, général, votre lettre du 1er septembre. Je devais m’attendre à votre improbation relativement aux 100, 000 francs affectés à la marine et dont j’ai disposé contre votre intention pour faire face aux différens services de la place, quoique je me trouvasse alors dans un moment extrêmement difficile et qui peut-être devait me justifier ; mais j’étais loin de croire mériter aucun reproche sur l’administration des fonds.