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l’ennemi, et au moment de passer un grand fleuve, voit ses ponts rompus, qui, sans se laisser atterrer par cet accident, prend une position importante pour couvrir son échec et fait occuper sur ses derrières les seuls défilés qui peuvent assurer sa communication avec un autre corps d’armée, exposé peut-être aux mêmes dangers pour ces mêmes causes, qui déploie une énergie extraordinaire et une activité infatigable pour le rétablissement de ses moyens de passage, ne crois-tu pas, mon cher camarade, qu’un tel corps ait acquis des droits au tribut de l’histoire et qu’une opération semblable mérite d’être placée sur la ligne des victoires. »


À la suite des échecs éprouvés par Pichegru, l’ennemi, poursuivant sa marche, passa le Rhin à son tour, fit lever le siège de Mayence et força la garnison de Manheim à capituler. Kléber était à Coblentz pour défendre sur ce point le passage.


« J’ai établi ici, écrit-il, la plus grande surveillance, et chacun est sur pied jour et nuit. Tu conçois bien que j’ai assez de troupes pour m’opposer à quelque entreprise de simple débarquement ; mais, si l’ennemi voulait tenter un passage en règle et avec une force un peu respectable, tu sens aussi que vingt-cinq bataillons gardant une étendue de seize lieues pourraient ne pas réussir à l’empêcher. Cependant tu peux compter sur moi ; je ne négligerai rien pour de jouer les projets de ces messieurs ; mais je te prie seulement de me donner une instruction sur la retraite que j’aurais à faire en cas d’événemens…

« La misère est vraiment grande et le mécontentement universel. Le soldat ne reçoit toujours qu’une livre de pain par jour ; je n’ai pas une goutte d’eau-de-vie à leur distribuer, et avec cela il est pieds nus et sans capote. Les officiers sont on ne peut plus découragés et il est à craindre qu’ils n’accroissent encore le mécontentement général. Je t’invite à mettre sous les yeux du gouvernement le tableau fidèle de l’état de l’armée, afin qu’il se hâte de prendre les mesures efficaces, s’il veut prévenir sa désorganisation…

« Depuis un mois, les troupes n’ont pas reçu leur solde en numéraire ; je ne sais où cela tient… »


Le gouvernement ne prenant aucune mesure pour remédier à cet état de choses, le découragement ne fit qu’augmenter de jour en jour ; les soldats désertaient en masse, et Kléber lui-même, dégoûté de servir dans de pareilles conditions, demanda un congé pour aller soigner sa santé. Il resta néanmoins à son poste, et, grâce à un avantage remporté par Marceau, Jourdan réussit à obtenir un armistice, qui fut étendu à Pichegru, et en vertu duquel ses armées devaient respectivement garder leurs positions tout en laissant la navigation du Rhin libre, sauf pour les munitions de guerre (décembre