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avec l’activité vigilante dont ils ont repris l’habitude, appareillent à leur tour, sortent de l’Hellespont, contournent l’extrémité de la péninsule et vont chercher sur la côte de Thrace un nouveau point de concentration moins exposé aux surprises. Ils le trouvent à Cardia, au fond de ce golfe qui a échangé, de nos jours, le nom de Mêlas pour celui de Saros. C’est là qu’Alcibiade vient de Clazomène reprendre, avec cinq trières, le commandement qu’il n’a jusqu’à présent exercé que de nom. Son audace a grandi, si sa suffisance est tombée. Le véritable Alcibiade, celui qui peut encore mériter l’indulgence de l’histoire, va enfin apparaître. Il lui serait difficile d’entretenir plus longtemps cette fable sur laquelle il a jusqu’ici vécu. Échappé des prisons de Tissapherne, comment viendrait-il promettre aux Athéniens les subsides de son geôlier? Le fils de Clinias n’essaie plus de dissimuler aux soldats qui l’ont choisi pour chef la triste vérité. On croirait entendre Bonaparte s’adressant à l’armée des Alpes. « Je n’entrevois pas de terme à notre détresse, dit Alcibiade aux équipages dont son retour a trompé l’espoir, et pendant ce temps l’ennemi vit dans l’abondance, grâce aux intarissables libéralités du roi. La guerre seule peut nous procurer ce qui nous manque. Préparons-nous donc à la poursuivre avec vigueur ! » Cette mâle assurance électrise les troupes. Sur ces entrefaites, Théramène rallie avec vingt vaisseaux venant de Macédoine, Thrasybule en amène vingt autres de Thasos; la flotte athénienne compte de nouveau quatre-vingt-six trières.

C’est fort bien, mais croit-on que Mindaros, voyant l’Hellespont évacué, sera demeuré inactif à son éternel mouillage d’Abydos? Mindaros est à cette heure sous les murs de Cyzique; il n’y est pas seul, Pharnabaze l’a suivi. Pharnabaze, c’est un autre Mardonius ; les Péloponésiens ont trouvé en lui un allié tout à fait digne de seconder leur courage. La garnison athénienne de Cyzique se voit bientôt investie par les troupes du satrape, menacée du côté de la mer par les soixante vaisseaux de Mindaros. Ces soixante vaisseaux se sont déployés en cercle autour des remparts. Une pluie battante, la pluie de Symé, fait clapoter la mer et charge de sa brume épaisse l’horizon. Quel est donc ce long ruban noir qui se déroule, pareil aux anneaux d’un serpent, le long du rivage? Courbez-vous sur vos avirons, rameurs de Corinthe et de Syracuse, voguez à toutes rames vers la terre, si vous ne voulez pas être coupés! Ce n’est pas un détachement ennemi qui arrive, c’est une flotte ! Comment une flotte peut-elle ainsi apparaître, sans avoir été signalée ni à Pharnabaze, ni à Mindaros, par les nombreuses vigies échelonnées, comme autant de sémaphores, sur les bords de la Propontide? Alcibiade a mené les choses rondement. Ses vaisseaux une fois concentrés à Sestos, il