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de la révolution et sur les moyens à lui opposer, il les voyait, découragés par la calomnie, réduire insensiblement leur espoir à une organisation nouvelle de la France qui leur offrît une ombre de repos et quelques débris de leurs propriétés. Les constitutionnels se rapprochaient chaque jour des whigs et voulaient comme eux la paix.

En même temps que Mallet Du Pan s’isolait ainsi de ceux qui jusqu’à cette heure avaient reçu ses conseils, il nous apprend que depuis le 18 brumaire les royalistes exaltés et le comte de Provence lui-même ne voulaient absolument voir dans le vainqueur du directoire que le mandataire du roi légitime lui préparant sa rentrée à Paris. Voilà ce qui se répétait dans les allées des parcs et dans les salons du quartier de l’Ouest. Était-ce illusion sincère? N’était-ce pas plutôt chez quelques émigrés une sorte de justification de leur future conduite? Le plus excédé de l’Angleterre, parmi eux, était Cazalès. Il laissa jusqu’au dernier jour aux hommes distingués qui l’approchèrent une impression ineffaçable.

Les papiers de Montlosier le font bien connaître. « J’avais une telle idée de Cazalès et de tout ce qu’il y avait en lui de trésors à son insu même, que, s’il m’avait dit : Montlosier, veux-tu venir avec moi en Vendée? je serai le premier, tu seras le second, — je l’aurais accepté à l’instant même. Je lui aurais peut-être demandé à connaître ses pleins pouvoirs ; s’il m’avait répondu : Je n’en ai pas, je les prendrai, — je l’aurais suivi tout de même, tant j’avais de confiance en ce qu’il y avait en lui de fécondité, d’habileté et d’énergie. »

Jamais Cazalès n’avait voulu entrer dans aucun détail sur les folies des royalistes. Il se contentait de hausser les épaules. Quoiqu’il n’appartint pas aux idées de la monarchie constitutionnelle, il traitait fort bien Malouet et Montlosier. Il détestait Lally, mais sa bête noire c’était Rivarol. Malouet avait été le témoin d’une scène vraiment étrange dont nous avons le récit.

Le lord-maire, à son dîner d’installation, avait invité les hauts personnages étrangers. Malouet se trouvait placé à table entre Cazalès et Rivarol et faisait la conversation tantôt avec l’un, tantôt avec l’autre. Quand il parlait à Rivarol, Cazalès, à qui cela déplaisait, retournait Malouet de son côté : « Comment, vous parlez à ce drôle-là ! il est bien étonnant que le lord-maire ait admis un tel homme ici! » Rivarol, s’apercevant que Malouet parlait à Cazalès, le retournait à son tour de son côté : « Comment, vous parlez à Cazalès? Cet homme a quelques fumées dans le ventre, mais pas une idée dans la tête. » — Malouet faisait tout ce qu’il pouvait pour les apaiser successivement : « Monsieur de Rivarol, vous ne rendez pas