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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/877

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générations s’acharnant au même ouvrage, c’est le secret de la construction des monumens énormes que les anciennes races humaines ont laissés sur toute la terre. Les Hellènes, dans les siècles postérieurs, étonnés à la vue de ces remparts, se refusaient à croire que de simples mortels eussent pu les élever, et les attribuaient aux Cyclopes. De là le nom de murailles cyclopéennes, sous lequel les murailles de Tirynthe et aussi celles de Mycènes sont connues jusqu’à nos jours. C’est à Tirynthe, la plus surprenante des deux villes et la plus ancienne aussi sans doute, qu’on avait placé la naissance d’Hercule, la personnification de la vigueur humaine.

La conservation des remparts de Tirynthe est due à l’impossibilité où se sont trouvés les paysans de les utiliser pour bâtir leurs maisons. Ce motif n’existait pas pour Argos, où l’antiquité n’a guère laissé de traces : des temples, on ne voit plus que quelques fûts de colonnes, du théâtre romain, il ne reste qu’une cavea taillée dans le roc, dépouillée de ses marbres. La citadelle elle-même, l’antique Larisse, n’a conservé des Pélasges, qui passaient pour l’avoir construite, que des soubassemens, surmontés de murailles du moyen âge. À l’époque où le Péloponèse était devenu une principauté franque avec Villehardouin, bail de Morée, puis prince d’Achaïe, les chevaliers français, partis sous prétexte de croisade contre les musulmans, s’étaient taillé des fiefs dans les domaines de l’empereur byzantin qu’ils avaient dépossédé. L’Argolide fut érigée en une baronnie dont la maison d’Enghien reçut l’investiture. Ce sont les barons français de Nauplie et Argos, comme on les appelait, qui ont réédifié l’ancienne Larisse, pour en faire le centre de leurs domaines. La forteresse porte encore la marque de son origine, ainsi que beaucoup d’autres en Grèce : c’est dans l’architecture qu’on retrouve les traces les plus visibles de cette glorieuse époque de notre histoire nationale où la féodalité française s’était implantée de toutes pièces en Orient, où l’on donnait des tournois sur l’acropole d’Athènes, où les douze hauts barons de Morée, vassaux du prince d’Achaïe, venaient discuter en langue française au parlement d’Andravida en Élide... La ville moderne d’Argos est une sorte de grand village, assez animé, dont la population masculine passe le temps dans les cafés à parler politique : un pallikare, à la taille cambrée, fier de son beau costume pailleté d’or et de sa blanche fustanelle flottante, considère le travail comme indigne de lui. Ainsi s’explique comment le sol est en friche dans la banlieue même des villes, et comment le pain est un aliment de luxe dans les campagnes grecques.

Nous quittons Argos à cheval, escortés de braves gendarmes qui, j’ai hâte de le dire, étaient les plus honnêtes gens du royaume. Ces malheureux portaient une vieille houppelande d’un blanc fané, ravaudée en maint endroit, et leur tenue, quelque peu débraillée,