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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/873

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que doit tendre l’archéologie. Ainsi comprise et généralisée, elle se confond presque avec l’histoire, et, autant que toute autre science, elle est digne de concentrer l’attention d’un grand esprit. Mais ces hautes visées sont le privilège d’un petit nombre. À côté de l’archéologue savant, qui approfondit, compare et quelquefois explique, il y a l’archéologue qui se borne à étiqueter, à classer, tout au plus à publier des descriptions. Point n’est besoin d’être un Pic de la Mirandole pour décrire des tessons de poterie et des haches de silex. On se cantonne d’emblée dans un cercle étroit de recherches, et si l’on est consciencieux, on peut fournir de précieux matériaux et rendre de vrais services à la science, tout en y restant soi-même à peu près étranger. L’accès facile de cette sorte d’archéologie en explique le succès : elle offre des débouchés nouveaux aux gens du monde qui jadis n’avaient d’autre ressource que de traduire Horace ; elle fait des prosélytes parmi les millionnaires amis de l’étude et désirant forcer la porte des académies de province. Ces derniers ont même sur tous les autres un avantage, car l’argent n’est pas seulement le nerf de la guerre ; avec de l’argent pour faire exécuter des fouilles et de la chance pour ne point passer à côté des trésors sans les voir, on parvient vite à la célébrité.

Ces deux conditions n’ont pas manqué à M. Schliemann. Quant à la science, il y aurait irrévérence à la contester à un docteur allemand. On a raconté ici même[1] ses fouilles en Troade, sur le plateau de Hissarlik, qu’il disait être l’Ilion d’Homère. En échafaudant de fragiles hypothèses, il prétendit avoir retrouvé les bijoux d’Hélène et le palais de Priam. Le fait certain, c’est qu’il avait découvert de riches trésors du plus haut intérêt scientifique parmi les ruines d’une antique cité. — Mis en goût par ce succès, M. Schliemann a voulu explorer le pays des vainqueurs comme il avait fait celui des vaincus. Il se rendit en Argolide, à Mycènes, capitale des Grecs confédérés sous le sceptre d’Agamemnon, centre politique et militaire de la Grèce homérique. Ici du moins nul ne viendra dénier l’identité des ruines au milieu desquelles il a pratiqué ses fouilles : des murailles énormes ont marqué depuis plus de trois mille ans l’emplacement de Mycènes. On verra comment en quelques mois une merveilleuse collection d’objets précieux a été déterrée, qui fait aujourd’hui le plus bel ornement des musées d’Athènes.

I.

Il y a quelques années, lorsque nous avons visité Mycènes, les fouilles de M. Schliemann n’en avaient pas encore popularisé le

  1. Voyez la Revue du 1er janvier 1874.