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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/716

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assez aiguës pour quelques-uns de ses adorateurs d’aujourd’hui; c’est la dernière partie de sa vie, c’est la polémique antichrétienne, et on n’a pas vu que par cela même on diminuait cet étincelant esprit en le jetant après un siècle dans une campagne contemporaine. On ne s’est pas aperçu qu’on ravivait autour de lui toutes les contestations, qu’on allait remuer les croyances qu’il a défiées, les instincts qu’il a offensés, et, par une fatalité de plus, il s’est trouvé que ce centenaire de Voltaire coïncidait avec l’anniversaire de la mort d’une autre héroïne, de Jeanne d’Arc elle-même, cette pure et poétique expression de la patrie française mutilée et délivrée. Assurément, après des siècles révolus, on peut, comme le disait M. Gambetta ces jours derniers, être « un dévot de Jeanne la Lorraine et un admirateur de Voltaire. » La rencontre soudaine, presque imprévue entre ces deux grandes ombres, celle de la généreuse libératrice de la France et celle du profanateur graveleux de la Pucelle, cette rencontre n’est pas moins saisissante. Le gouvernement s’est cru obligé d’interdire toute manifestation autour de la statue de Jeanne d’Arc comme autour de la statue de Voltaire; il a été prudent jusqu’au bout, il a voulu ne laisser aucun prétexte d’agitation et de conflit extérieur : il a fait son devoir, rien de mieux. La coïncidence existe, elle garde toute son éloquence, elle est justement le signe frappant de ce qu’il y a d’irréfléchi, de mal calculé dans ces réhabilitations conçues par l’esprit de parti, faites pour blesser les sentimens les plus vifs. Elle montre d’une façon presque dramatique le danger de ces perpétuelles évocations historiques imaginées par les passions du moment, appelées, au secours des partis contraires dans nos luttes contemporaines.

Chose étrange et tristement significative ! Les souvenirs de l’histoire, Qui semblent faits pour tempérer les animosités, ne sont ici qu’un moyen de plus pour continuer la. guerre. L’histoire est comme un arsenal où l’on va chercher des armes nouvelles. L’esprit de parti se sert du passé, il se sert de Voltaire comme il se sert de tout ce qu’il trouve sur son chemin. Il invoque jusqu’aux fantômes, il va réveiller les morts dans leur tombeau, c’est M. Victor Hugo qui le disait hier dans cette cérémonie du centenaire qui a fini, sans éclat et sans retentissement sinon sans fracas d’éloquence; il joue avec tout, et les étrangers qui nous regardent de loin ou de près, qui ne voient quelquefois que les apparences, doivent se dire que nous sommes un peuple bien exempt de préoccupations et de soucis, puisque nous avons assez de temps et de liberté d’imagination pour nous livrer à ces jeux passionnés ou à la recherche de fêtes nouvelles. Avec plus de prévoyance et de jugement, on invoquerait un peu moins les fantômes, on laisserait Voltaire à sa gloire orageuse, en tâchant seulement de lui demander un peu de son esprit et de son bon sens ; on interrogerait le passé pour y chercher