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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/715

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Certes Voltaire a été et reste toujours une des personnifications les plus puissantes, les plus étincelantes du génie français. Il a porté dans toutes les sphères l’infatigable activité qui le dévorait et ce goût de l’universalité qui lui faisait dire : « Il faut donner à son âme toutes les formes possibles. Il faut faire entrer dans notre être tous les modes imaginables, ouvrir toutes les portes de son âme à toutes les sciences et à tous les sentimens; pourvu que tout cela n’entre pas pêle-mêle, il y a place pour tout le monde. » Voltaire a été ce qu’on peut appeler un apôtre, un apôtre à sa manière ; il a eu la haine de tous les fanatismes, de toutes les intolérances, de toutes les iniquités, et M. le garde des sceaux, sans sortir de la réserve de l’homme d’état, sans se livrer à des appréciations de fantaisie, a bien pu dire l’autre jour que « s’il y a dans nos mœurs un adoucissement remarquable, si les idées de tolérance se sont répandues, si nos lois criminelles ont été adoucies, si nous sommes moins exposés à de grandes iniquités judiciaires, les écrits de Voltaire y ont contribué ! » C’est sa gloire, c’est, avec le don brillant de l’universalité, le secret de sa popularité dans le monde entier, de son irrésistible influence; mais en même temps, le grand moqueur, il n’a rien respecté, il a tout bafoué, il a offensé de son ironie les croyances sincères et les généreuses pudeurs; il a mis la raison la plus lumineuse au service de ses passions et de ses antipathies. En un mot, il a été dans toute sa nature, dans sa longue existence, un prodigieux mélange de bien et de mal, gagnant des batailles pour les causes justes et déployant l’art le plus raffiné du courtisan, mentant avec délices, sans scrupule, se moquant effrontément de lui-même et de ses contemporains, de ce monde et de l’autre, jouant une perpétuelle comédie au profit de sa vanité et souvent de ses intérêts. Ce qu’il y a de mieux à faire, c’est de ne jamais le séparer de son temps, dont il résume si merveilleusement les vivacités, la grâce légère, les licences, les impudeurs et aussi le génie philosophique. Tel qu’il est, avec ses qualités et ses défauts, il est assurément un personnage éclatant, peut-être le plus éclatant de ce XVIIIe siècle, — ce que Sainte-Beuve appelle « un démon, un élément aveugle et brillant, un météore qui ne se conduit pas, plutôt qu’une personne humaine et morale... » Il lui a manqué, selon le mot de Royer-Collard, « l’attribut essentiel de la supériorité, la grandeur et la dignité. » Grand par l’esprit, il l’est toujours sans doute, il reste l’irrésistible fascinateur de la correspondance, des romans, des poésies légères ou de l’Histoire de Charles XII; il n’est grand ni par le cœur, ni par l’inspiration morale, ni par le caractère, et voilà pourquoi c’est l’homme le moins fait pour être un objet d’apothéose publique, pour devenir le héros d’une fête nationale.

Ce qu’on a voulu célébrer et faire célébrer en Voltaire, ce n’est pas l’écrivain, qui, s’il se réveillait du tombeau, n’aurait pas de flèches