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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/714

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susciter des émotions factices, à engager des campagnes de fantaisie, à réveiller toute sorte de questions irritantes eu inutiles. Tantôt ce sont quelques municipalités un peu échauffées de province qui, pénétrées de leur importance, se mettent à déclarer la guerre aux processions, jusqu’à ces modestes processions des rogations, qui n’ont fait jusqu’ici, que nous sachions, de mal à personne. Tantôt c’est le conseil municipal de Paris qui se met en travail pour imaginer des fêtes nationales, pour donner un 15 août à la république, ou qui se fait le patron du centenaire de Voltaire, qui prescrit des illuminations et des pompes, au risque de provoquer d’inévitables contestations.

Oui, en vérité, depuis quelques jours, la question du centenaire de Voltaire a tout éclipsé, elle a été la première des questions politiques. Voltaire est redevenu un personnage du moment, livré au feu de toutes les polémiques. Il a obtenu la protection du conseil municipal de Paris, il a comparu en accusé devant le sénat sur l’interpellation de M. L’évêque d’Orléans. Aux exaltations des uns ont répondu les protestations des autres. C’était facile à prévoir, et si cette agitation du centenaire n’a pas pris plus de gravité, si elle est probablement destinée à s’éteindre avec la journée d’hier, anniversaire de la mort de Voltaire, c’est que le gouvernement a su intervenir dès l’origine avec une prudente résolution. Le ministère a eu le mérite de prendre son parti à propos. M. de Marcère, par ses lettres aussi habiles que sensées au conseil municipal de Paris, M. Dufaure, par ses explications devant le sénat, ont nettement défini l’attitude d’impartialité que le gouvernement entendait garder. Le ministère a fait strictement et justement ce qu’il devait faire, ramenant le conseil municipal dans la limite de ses attributions légales, interdisant toutes les manifestations ou contre-manifestations publiques, laissant à la fête qu’on se proposait de célébrer le caractère d’une démonstration privée. Que pouvait-il de plus ? Il ne pouvait évidemment associer les pouvoirs publics à une commémoration trop contestée ; il ne pouvait pas bonnement non plus promettre à M. L’évêque d’Orléans de poursuivre Voltaire pour une édition du centenaire, de livrer au bras séculier des œuvres publiées cent fois et sous toutes les formes depuis cent ans. M. le président du conseil a pu le dire avec une apparente bonhomie qui ressemblait à un sarcasme : « Veuillez songer à cette idée, — exercer des poursuites, aujourd’hui, devant le jury, contre Voltaire!.. » Le gouvernement est resté dans son rôle de pouvoir politique, de modérateur entre des passions également implacables, de gardien de la paix publique. Il s’en est tenu là, et si le centenaire, par mesure de police, a été réduit à se renfermer dans un cirque, s’il n’a pas été ce qu’il aurait pu être, c’est la faute de ceux qui ont voulu faire de ce miraculeux esprit un saint de leur église, un précurseur du radicalisme révolutionnaire, et de cette fête une manifestation de parti.