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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/684

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Néanmoins il ne pouvait supporter davantage tout ce qui se passait autour de lui ; sa situation devenait de plus en plus intolérable. Un jour il fit venir Josef :

— Je suis las de vivre à la campagne, lui dit-il, et j’ai résolu d’aller dépenser mes revenus dans une grande ville. Veux-tu prendre tous mes biens à ferme?

— Soit... pour dix ans.

— Quel prix m’en offres-tu?

— Fixez le prix vous-même, monsieur le baron.

— Eh bien! six mille roubles par an... est-ce trop?

— Non, vous aurez six mille roubles.

Quand le maître eut disparu, les serfs si longtemps maltraités respirèrent. Le village prit une physionomie nouvelle ; tout devint plus gai, la mine des gens, le feuillage des arbres, le chant des oiseaux, le son de la cloche.

Cinq années se sont écoulées depuis. Le faux Gaspadof fait brillante figure à l’étranger ; le digne pope repose sous le gazon; il n’a pas assisté à la délivrance des serfs, à cet affranchissement qu’il appelait et qu’il prévoyait.

Baschinka et Josef sont resplendissans de bonheur et de santé ; quatre petites branches vivaces sortent de ce tronc vigoureux. Jacob, affaibli par l’âge, renonce peu à peu à ses travaux habituels, pour passer chaque jour plusieurs heures dans la salle de prière qu’il a pieusement arrangée au milieu de sa maison.

La colonie s’est augmentée. Trente familles juives venues de la partie occidentale de l’empire mènent à Milatine la vie des paysans, cultivant la terre, élevant des moutons, fabricant de l’huile. Quand toutes les récoltes sont rentrées, ces gens industrieux s’occupent dans leurs maisons à forger, à raboter, à tisser de la toile, à faire des souliers, et à instruire les petits enfans qui sont l’avenir de cette jeune et florissante colonie.


L. HERZBERG-FRANKEL.