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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/676

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il pensa qu’il fallait éveiller sa fille, mais avant qu’il se fût résigné à troubler son sommeil qui avait été bien court et bien agité, Baschinka était debout devant lui, pâle comme la mort, tranquille cependant.

— Ouvrez, dit-elle à la servante.

— Attends ! s’écria son père courant à une caisse dont il glissa en toute hâte le contenu au fond de sa poche. N’oublions pas notre denier de voyage. Si je dois renoncer à tout ce que m’a donné le ciel, blé, troupeaux, fruits des champs et du jardin que j’ai créés dans le désert, je veux sauver du moins le peu d’argent que j’amassais jour par jour...

L’instant d’après, les gens du seigneur et le seigneur lui-même parmi eux firent irruption dans la chambre. Devant le visage de leur persécuteur animé par une méchanceté diabolique, le vieillard et sa fille reculèrent. Alors le baron s’approcha de Jacob et, posant la main sur son épaule, lui dit : — L’heure a sonné. Décide-toi. Je ne t’accorderai pas une minute de grâce. C’est pour vous une question de vie ou de mort, pis que cela, une question de misère ou de richesse. Regarde autour de toi : étables, granges, moulins, tout cela est à toi pour toujours si tu le veux ; et ta fille elle-même, ta fille qui, je l’espère encore, a trop de cœur pour réduire son père à la mendicité, sera traitée comme une reine dans mon château. Crois-moi, quand elle reviendra plus tard, chargée de riches présens, dans la maison paternelle, il se trouvera bien un juif pour l’épouser. Que risques-tu donc?

Baschinka se redressa indignée : — Allons, mon père, s’écria-t-elle, advienne que pourra. Tout vaudra mieux que les infâmes félicités qu’on me propose.

Et, entraînant le vieillard, elle voulut ouvrir la porte; mais une main brutale la saisit : — Qu’est-ce à dire ? Vous ne quitterez pas cette maison avant d’avoir été fouillés. Sait-on si vous n’avez pas volé quelque chose? Ici tout m’appartient jusqu’aux clous de la muraille. Gueux vous êtes venus, gueux vous partirez.

Sur un signe, le père et la fille furent dépouillés de tout ce qu’ils avaient voulu sauver du naufrage, on ne leur laissa que les habits qu’ils portaient. Derrière eux retomba ensuite la lourde porte, et ils se trouvèrent dehors, le vieillard et la jeune fille, sans pain et sans asile.

De quel côté se tourner ? Les paysans du village sont tous pauvres, et d’ailleurs quel serf oserait s’exposer à la colère de son maître?

Ils s’interrogent des yeux ; le vaste monde n’a pas de place pour eux, — pour eux comblés, hier encore, de tout ce qui peut rendre facile et douce la vie humaine.