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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/674

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domestiques et des ouvriers, tout faisait silence ; le pressentiment d’un désastre était passé sur toute la maison, bien que ni Jacob ni sa fille n’eussent rien dit.

— Mon enfant, fit le père en s’approchant du lit, je t’apporte l’espérance; c’est notre ami le pope qui l’envoie. Avant la fin de cette semaine, il t’annonce du secours, Baschinka.

— Quel secours?.. parlez...

— Mais promets-moi d’abord, ma chérie, tant que dureront l’épreuve et la persécution, si nous sommes..., — et le père serra convulsivement sa fille contre sa poitrine en laissant tomber une larme sur ses cheveux, — si nous sommes séparés... — Dieu sait ce qui nous attend!., promets-moi de t’armer contre les pièges de la tyrannie et de la séduction...

— Jusqu’à mon dernier souffle, dit l’enfant en levant sa main droite.

— Bien ! je suis tranquille. Quoi qu’il arrive, tu sauras résister à toutes les tentations?

— Il n’y aura jamais de tentations pour moi, mon père. Je ne saurais être tentée par l’amour de personne.

— Baschinka, j’avais cru que tu aimais Josef ?

Elle rougit, puis répliqua vaillamment : — Celui-là, oui, mon père, je l’aime toujours, autant que je hais le baron. Mais vous parliez d’espérance?..

— Notre espérance est en Josef...

— Oh ! mon Dieu !

— Tu l’aimais, reprit le père, tu l’aimes, dis-tu ; et cependant lorsqu’il me pressait de consentir à votre mariage, lorsqu’il nous implorait tous les deux, tu restais froide, tu ne te prononçais pas, tu éludais mes questions.

— Comment aurais-je attristé vos vieux jours? Je savais qu’un gendre pauvre ne vous agréait pas... Je ne pouvais m’empêcher de chérir Josef, mais je devais dissimuler pour l’amour de vous...

Le vieillard laissa tomber sur sa poitrine sa tête accablée :

— En effet, murmura-t-il, c’est la punition de Dieu.

Au bout d’un instant, il poursuivit : — Quand vous étiez enfans, Josef et toi, et que vous jouiez devant la porte comme deux petits pigeons, ta défunte mère avait coutume de me dire: — Ils sont faits l’un pour l’autre. Nous les marierons un jour... L’adversité entra dans notre famille, nous devînmes pauvres, et les parons de Josef eurent le même sort; leur garçon, encore presque enfant, fut recruté comme soldat [1]. J’avais pris la fuite pour échapper à de méchans créanciers; je me dirigeais vers le nord ; c’est ainsi que j’ai atteint

  1. En Russie, sous le tsar Nicolas, on recrutait les juifs dès l’adolescence.