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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/673

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— Je me dis que si vous ne vous y étiez pas opposé d’une façon si opiniâtre, ce serait aujourd’hui un beau couple...

— Dieu ne l’a pas voulu! soupira Jacob.

— Dieu ! Ne rendez pas Dieu responsable de vos erreurs ! Vous étiez alors possédé du démon de l’orgueil. Pourquoi, je vous le demande, avez-vous refusé Josef? Parce qu’il était soldat, parce qu’il était moins riche et qu’il vous paraissait moins pieux que beaucoup d’autres. C’était pourtant un digne garçon qui avait vu le monde et qui ne manquait pas d’esprit.

— Vous avez raison. J’étais alors ébloui par ma propre fortune, j’oubliais ce que j’avais été, ce que je pouvais redevenir. Mais tout cela est passé... à quoi bon fouiller dans des choses oubliées depuis longtemps?

— Est-ce que Baschinka a oublié, elle aussi?

— Je ne sais. Baschinka est une fille pieuse qui honore la volonté de son père. Quand il m’a plu d’écarter la demande de Josef, aucune plainte n’est sortie de ses lèvres; mais je n’ai eu garde de descendre au plus profond de son cœur.

— Eh bien, reconnaissez la main de Dieu ! Ce jeune soldat, qui venait de recevoir son congé et qui à peine libre se hâtait de déposer cette liberté aux pieds de sa cousine, vous l’avez éconduit, bien qu’il fût le fils de votre propre frère ; vous avez négligé de donner un protecteur à votre fille, un soutien à votre vieillesse. Je le vois encore partir pour Moscou l’âme navrée. Il s’en allait là-bas gagner sa vie et chercher l’oubli. C’est lui que nous rappellerons, Jacob; il a de l’énergie, du bon sens, il est brave... il reviendra vous aider dans l’abandon où vous êtes...

— Lui... Josef! Il ne reviendra jamais !

— Vous ne connaissez donc pas l’amour, Jacob Aschkenas ! Apprenez-le de moi, vieux pope que je suis : plus la femme qu’on aime est frappée, humiliée, malheureuse, plus on a de joie à la relever. L’amour est généreux, il a des élans irrésistibles. Aussi vite que pourra courir son cheval, Josef sera auprès de vous.

— Dieu le veuille!.. J’ai foi en votre parole. Quand la menace du seigneur me toucha comme la foudre, ma première pensée fut pour vous, pour vous le père de tout le village, qui tendez une main secourable à quiconque en a besoin, indistinctement, qu’il soit chrétien ou juif, riche ou pauvre ! Que le ciel vous garde et vous console comme vous m’avez consolé !

D’un pas moins lourd, Jacob regagna sa demeure : il était tard, il n’y avait plus une seule lumière dans le village, sauf celle qui brûlait auprès du lit où Baschinka s’agitait, en proie aux chaleurs de la fièvre. Le repas de midi refroidi et intact était encore sur la table. Dans la cuisine, qui retentissait naguère du bavardage des