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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/668

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La colère et l’emportement d’un désir contrarié pour la première fois peut-être empourprèrent le visage du maître; sa haute taille se redressa encore, les ailes nerveuses de son nez, ses lèvres blanchissantes frémirent; il eut un instant la mine de quelque bête de proie prête à fondre sur sa victime, — Je vous ruinerai en effet, dit-il en grinçant des dents. Tremble !

Hélas ! elle tremblait bien assez sans qu’il l’y engageât, tout son sang refluait vers le cœur tourmenté qui se brisait dans sa poitrine : souillée, avilie si elle cède, foulée aux pieds si elle résiste, perdue devant Dieu ou bien réduite à la mendicité... Quelle alternative ! Et son père ! Le pauvre homme, déjà vieux, comme il serait à plaindre, quoi qu’elle fît! Fuir? mais où donc? Où donc dans ces régions du nord une maison hospitalière s’ouvrirait-elle au cri désespéré d’un juif?

— Tremble ! répéta le seigneur. Ah ! vous croyez que j’ai cessé d’être votre maître parce que depuis longtemps vous vivez sans soucis ? Une fois de plus vous sentirez mon pouvoir. Je ne peux pas vous tuer, non, mais je peux vous poursuivre jusqu’à la mort, vous enlever votre bien et vous chasser de la maison comme on chasse des chiens galeux, je peux tirer goutte à goutte le sang de vos veines sans que personne écoute vos doléances. Auriez-vous recours au gouvernement par hasard? Le gouvernement n’y pourrait rien. Vous êtes des juifs, tous les environs sont fermés à ceux de votre race. Vous n’oseriez pas, peut-être, en remettant le pied dans ce village, défier les lois impériales?..

Baschinka jeta un regard d’angoisse par la fenêtre. Au moment même Jacob Aschkenas s’acheminait vers sa demeure d’un pas paisible, ignorant de l’orage qui était venu fondre sur son bonheur.

— Mon père ! voici mon père !

Le seigneur se recueillit l’espace d’une seconde; puis, ouvrant d’une main ferme la porte d’une pièce voisine, il dit à la jeune fille : — Entre ici, je ne veux pas que ton père te voie, ni qu’il te sache si près. Entre !

Elle obéit. Au moment même, le vieillard franchissait le seuil. Bien que surpris et un peu effrayé de rencontrer le vautour dans son pigeonnier, il sut dissimuler et s’inclina en silence.

— Une affaire m’amène chez toi, Jacob. Assieds-toi, je te le permets, et maintenant écoute ce que j’ai à te dire sans m’interrompre.

Le vieillard s’affaissa craintif sur le divan, et son maître, continuant à marcher de long en large, reprit :

— Tu sais que je suis un homme résolu qui va droit au but et qui hait les détours. Que penses-tu de ta fille?