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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/666

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plus proche, le château se dresse comme une menace; c’est le symbole du pouvoir absolu, le nid de l’aigle auquel rien ne résiste. Et maintenant un homme descend de ce sommet sourcilleux, un homme de haute taille en bottes à revers, en habit de chasse, la cravache à la main; deux lévriers le précèdent en bondissant. Aussitôt le peu de gens qui se trouvent sur son passage saluent jusqu’à terre; il ne répond pas même par un regard; il traverse lentement le village silencieux. Tout au bout se montre une grande maison. Les fleurs qui la précèdent, le chant des oiseaux dont les cages sont accrochées à ses murs blancs et bien lavés, la propreté du chemin qui conduit à la porte, le caquet joyeux des poules qui grattent le fumier de la cour, maint indice de prospérité en un mot, contrastent avec la désolation de tout le reste du village. C’est l’auberge. Ici demeure Jacob Aschkenas, un vieillard qui possède quelque argent et qui a une fille, une très belle fille.

Devant la maison, un homme creuse une rigole... il pose sa bêche, se découvre et courbe l’échiné.

— L’aubergiste est chez lui? demande le seigneur.

— Non, seigneur.

— Où est-il?

— Au moulin à huile, votre seigneurie.

— Et Baschinka?

— Elle est ici.

Le seigneur entre dans la maison et pousse sans façon la porte d’une chambre où la jeune fille, occupée à coudre, se lève avec effroi à l’approche du visiteur. Celui-ci a jeté son chapeau et sa cravache sur une sorte de divan où il s’assied lui-même; puis, ayant attiré une chaise sous ses longues jambes pour mieux s’étendre, il interpelle la pauvre enfant, dont les joues sont en feu, dont les mains tremblent. Elle est là debout comme le criminel devant son juge, les yeux rivés au plancher : — Je t’ai écrit, Baschinka, commence le maître. Mon billet t’a-t-il été remis?

— Oui, votre seigneurie.

— En ce cas, pourquoi n’être pas venue au château?

— Qu’y ferais-je?

— Tu y dirigeras le ménage jusqu’à ce que je me remarie.

— Je ne suis pas capable, seigneur, de diriger un ménage aussi considérable; d’ailleurs mon père resterait seul.

— Eh bien! moi aussi, je suis seul. Je te dispense du ménage, puisqu’il t’effraie tant, tu seras dame, si le cœur t’en dit, mais tu demeureras sous mon toit, cela, je me le suis mis en tête, je veux t’avoir auprès de moi, entends-tu? Ta vie, sois tranquille, n’aura rien que d’agréable. Je te ferai tenir des robes de Moscou, je te