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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/609

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qui escortait la voiture a effectué la remise entre ses mains. C’est là qu’il faut passer quelques heures, si l’on veut voir défiler devant soi les types si différens de la population nomade ou criminelle et saisir ces types dans leur physionomie véritable avant qu’ils aient été déjà assouplis et disciplinés par un séjour plus ou moins long sous les verrous. Tel entrera d’un pas délibéré, le front haut, l’air insouciant, et il ira de lui-même s’asseoir dans l’endroit qui lui paraîtra le plus commode : c’est un habitué ; il sait que ce qui va se passer n’a rien d’intéressant. Tel autre se laissera au contraire conduire ou plutôt pousser par les agens en jetant de tous côtés des regards effarés ; il se croit déjà en présence du juge d’instruction. A l’appel de son nom, il se lève et commence à entrer dans des explications auxquelles on coupe court d’un mot, car il ne s’agit ici que d’une simple formalité : prendre le nom de l’arrivant et signer un ordre d’après lequel le directeur du dépôt central est tenu de recevoir et conserver le détenu jusqu’à nouvel ordre. Celui-là, c’est en tout cas un inexpérimenté, qu’il soit innocent ou coupable. Les enfans ne sont pas malheureusement parmi ces arrivans ceux qui paraissent le plus troublés, et nous verrons tout à l’heure qu’ils sont tout aussi expérimentés que d’autres ; mais on assiste parfois à de singuliers changemens d’attitude. Un jour, j’ai vu une jeune femme entrer dans une toilette provocante, le sourire aux lèvres, l’air dédaigneux et insolent ; quelques minutes après être assise, elle commençait à pleurer, et tombait bientôt dans une attaque de nerfs qui mettait les agens dans la nécessité de la transporter sur un brancard à l’infirmerie du dépôt. Je l’y retrouvais, une heure après, proprement couchée par les soins des sœurs, les yeux encore gros de larmes qui sillonnaient ses joues et plongée dans un lourd sommeil dont l’affaissement laissait apercevoir la véritable expression de sa figure, qui respirait une seule chose : la tristesse et le découragement dans le vice.

Au bureau de la permanence, une séparation s’opère entre le détenu provisoire et le procès-verbal de son arrestation, qui l’a en quelque sorte accompagné jusque-là. Le procès-verbal, avec les pièces à l’appui, est envoyé au deuxième bureau de la préfecture de police, chargé du service des arrestations. Quant à l’inculpé lui-même, il est conduit par un agent au dépôt central, dont la porte s’ouvre dans une cour voisine et dont le directeur le reçoit en vertu de l’ordre qui vient d’être signé au bureau de la permanence. Si le dépôt central était une prison ordinaire, aucun détenu ne pourrait, aux termes de l’article 609 du code d’instruction criminelle, y être reçu ou conservé qu’en vertu d’un mandat d’arrêt ou de dépôt; mais, le dépôt étant considéré comme une sorte de violon central, destiné, comme les autres violens, aux arrestations provisoires qui